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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Six personnages en quête d'auteur (Bruxelles)



La pièce fut à sa création, à Rome en mai 1921 "un échec tumultueux" ensuite elle connut bien des fortunes: traduite en anglais en 1922, triomphant à Paris avec Pitoëff en 1923, jouée partout ensuite… jusqu'au Japon. Et pourtant, parmi les plus connues de Luigi Pirandello, elle reste déroutante. Elle plaît et dérange tout à la fois. Elle aurait mérité un traitement un peu moins poussif que celui que propose la Compagnie maison "Théâtre en Liberté".


C'est que l'insolite et l'ambiguïté règnent dans ce texte, de bout en bout, avec ces personnages… "virtuels", dignes de l'époque de "Second Life". Pirandello s'avouait fasciné par "le mystère de la création artistique", par l'artiste "accueillant en lui d'innombrables germes de vie". De là à se prendre pour un réel Créateur, il n'y avait qu'un pas, franchi allègrement…

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Les voilà donc, ces germes de vie, en chair et en os, maintenant accomplis, "vivants", réclamant avec véhémence, sinon de "leur" auteur, du moins dans un théâtre - lieu de tous les possibles - que l'on s'occupe de cette vie ébauchée et qu'ils entendent poursuivre, eux…" on ne donne pas en vain la vie à un personnage" ! Ils revenaient, sans résultat, "hanter" régulièrement le bureau de l'écrivain (comme le racontera un des personnages), ils vont, maintenant, envahir le plateau d'un théâtre - théâtre dans le théâtre - où est censé se dérouler la répétition d'une pièce nouvelle...

"Nati vivi, volevano vivere/ Nés vivants, ils voulaient vivre"


Juste avant toutefois que n'apparaissent ces personnages à l'abandon, venant de la salle du Théâtre des Martyrs où le public est présent, on assistera au prologue minutieusement décrit par l'auteur mais remanié au goût du jour. Entreprise certes louable certes, mais qui reste à mi-chemin de ses intentions et comporte dès lors des incohérences. Gommée la référence et donc perdu le sel de "l'autocritique" d'une pièce, "Jeu des Rôles"… de l'auteur Pirandello ? Soit. Mais avec la façon convenue de mener la répétition, par les acteurs d'une "troupe" fixe avec "emplois" traditionnels (Grand Premier Rôle, Ingénue, Jeune Premier… etc), on oscille entre modernisme - la pièce est devenue une sorte de comédie musicale - et archaïsme, comme le couvercle du trou du souffleur, par exemple.

Plus curieux encore est le fait qu'un "comédien travesti" soit non seulement prévu dans la compagnie théâtrale mais qu'il se re-travestisse encore en "Madame Pace", un personnage appartenant à l'auteur qui a été méprisé par lui (ce dont il se plaint), décrit comme simplement "evocata". Une "apparition" prétendument venue de nulle part qui ne surprendra pourtant personne…C'est là que le bât blesse : ces personnages de roman, s'ils sont vivants, ne le sont que "à leur façon"… avec un petit je ne sais quoi d'étrange et de dérangeant. Au lieu de quoi, ici, ils apparaissent quasi ordinaires, n'étaient leurs vêtements d'un autre siècle, et en toute normalité, comme d' aimables plaisantins, des amateurs voulant supplanter les professionnels…

Peu à peu cependant, après ce démarrage discutable, on entre dans le vif de l'action menée avec énergie par - quel illogisme ! – le groupe des acteurs/personnages, accrochants, touchants, dynamiques, bref en pleine forme, alors que celui des acteurs/acteurs paraît plus éteint.
On retiendra plus particulièrement Jaoued Deggouj, le père, Jacqueline Bollen, la mère, Dolorès Delahaut, la belle-fille. Certes, ce sont les premiers, les personnages, qui revendiquent et s'agitent en proie à divers sentiments et émotions mais les seconds, les acteurs, dépossédés tout de même, en quelque sorte, nous ont paru particulièrement passifs et figés dans une sorte d'absence à ce qui les entoure. Le conflit personnages/comédiens n'aura pas de caractère virulent. A moins que - subtilité qui échapperait  - le fait de rendre les comédiens quelque peu évanescents soit destiné à produire paradoxe et  questionnement supplémentaires, exauçant en cela, au-delà de toute espérance, le vœu de l'auteur qui souhaitait  que les dénommés "personnages" soient "plus réels et plus consistants que le naturel changeant des acteurs" .

Suzane VANINA (Bruxelles)


Texte : "Sei personaggi in cerca d'autore" de Luigi Pirandello/ version française de Michel Arnaud/édit.Gallimard
Mise en scène, scénographie : Daniel Scahaise assisté de Julie Lenain
Danses réglées par Antoine Guillaume
Costumes : Anne Compère
Maquillages : Laura Lamouchi
Interprétation :
Les personnages : Jaoued Deggouj, Jacqueline Bollen, Dolorès Delahaut, Emmanuel Dekoninck, Bernad Gahide, et Margauxe Verbouwens ou Cloé Carpentier, ou Kaya Freeman
Les comédiens de la troupe : Jean-Henri Compère, Hélène Theunissen, Bernard Marbaix, Sylvie Perederejew, Delphine Bertrand, Stéphane Ledune, Laurent Tysseyre, Philippe Fontaine, Youssef Khattabi
Par "Théâtre en Liberté", la compagnie maison du Théâtre de la Place des Martyrs.

Du 23.1 au 23.2.2008 au Théâtre de la Place des Martyrs (mardi, 19 h – dimanches 10 et 17.2, 16 h ) – Tél : +32(0)2.223.32.08 -  Fax : +32(0)2.227.50.07 – théâtre.martyrs@busmail.net – www.theatredesmartyrs.be

Crédits photos © Sara Tant
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