Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
En Écosse, au XIe siècle. Les guerriers Macbeth et Banquo sont abordés par une sorcière-louve. Elle leur prédit, pour lun, un avenir de thane de Cawdor et de roi ; pour lautre, le règne de ses enfants à la suite de Macbeth. Très vite, la prédiction se confirme. Dès lors, le venin du pouvoir est inoculé dans les veines de Macbeth, plus sûrement que celui de la cocaïne. Pourtant, dès le début, les dés sont jetés et pipés : le pantin métallique, qui nous fait face, est déjà décapité. Mais « le charme est noué ». La tragédie est en marche et avance au pas de charge
Comme toujours, Shakespeare traite de lessentiel : l« archaïsme » des âmes, les pulsions inavouables larvées au fond de lêtre, les bassesses immondes nichées dans la crypte des curs, le chaud goût du sang suintant des bouches froides dhommes et de femmes aux crocs de molosses. Et il le fait à travers une langue admirable, claquante, précise, évocatrice, juteuse, cousue de fureur, via la traduction de Jean-Michel Déprats, non moins poétique.

Jean-François Matignon a réglé là une mise en scène somptueuse, hitchcockienne, gorgée de sens, ourlée de rouge, de brun, de blanc, de noir, de gris Il y a du Rembrandt, du le Caravage, du Georges de La Tour dans ce Macbeth-là. En totale osmose avec Shakespeare, tout dans ce spectacle nous envoûte : les brumes écossaises, les ceps de vigne ftus, pendus, cadavres, carcasses, lumières , les meubles, les éclairages, les clairs-obscurs, la musique Rien nest gratuit, tout est à sa place, comme depuis lorigine du monde.
Cet artiste Avignonnais, au sourire tendre, intelligent et moqueur, scrute « les semences du temps » avec acuité, nous baigne dans « le mauvais air » avec talent et explore avec une générosité sans faille lâme des humains.
Cest aussi un formidable maïeuticien dacteurs, qui les accouche du meilleur, dans le respect de leur liberté créative. Et rend linterprétation homogène.
Roland Pichaud, méconnaissable, à la voix mâle, puissante et claire, me harponne par son Macbeth de haute tenue, vaniteux, veule, velléitaire, paranoïaque qui voit « des poignards dans le sourire des hommes » et roi « repu dhorreur ». Sophie Mangin me glace par sa Lady Macbeth déterminée, véritable force en action, et sans illusions (« Pour tromper le monde, faites comme le monde ! »), finalement vitrifiée par la folie. Isabelle Provendier (une grande découverte) me tétanise avec sa sorcière tricéphale belle comme le péché originel, venimeuse, perverse, à la fascinante démarche boiteuse et dansante. Nicolas Gény, impeccable, interprète Banquo et son spectre avec finesse et sobriété. Dominique Laidet me séduit par sa fougue. Thomas Rousselot et Gurshad Shaheman me convainquent par leur fraîcheur et leur dynamisme.
Je veux souligner, enfin, le formidable travail de Laurent Matignon et de Laurent Schneegans.
Bref, un spectacle qui nous rassasie de beauté, de lucidité et dhumanité.