PAUVRES PETITS RICHES…
Chaque époque, dirait-on, connaît les affres de l'ennui du Pauvre Riche, de la déliquescence du Bien Repu, les loisirs d'une société ne constituant pas autant de chèques-bonheur pour le couple "ordinairement privilégié" (sans être "scandaleusement riche"). Une "comédie de mœurs" pas "légère" du tout, cruelle, et dénudant surtout les esprits et les cœurs. Marie-Pierre et Pierre-Marc sont les héros de l'histoire, heureux, affirment-ils, mais le doute apparaît dans leurs sourires et leurs manies d'un quotidien bien régulé. S'ennuieraient-ils, tout de même, alors que "ils s'aiment et ont tout pour nager dans la joie et la félicité"? Connaîtraient-ils à présent cette chose qui leur manque, alors qu'ils possèdent tous les biens matériels : l'angoisse du vide existentiel ? Et leur ami, Marc-Antoine, en rupture de couple, a-t-il maintenant trouvé la recette du bonheur ? Et sa "fuckfriend" ou "amie-plus" s'épanouit-elle vraiment dans sa vie "libre" ?

Dans "La Société des Loisirs" du Québecois François Archambault, qui a été primée en 2003 et créée au Québec avant Bruxelles, il y a un petit côté "Qui a peur de Virginia Woolf ?": lieu unique et cossu, quatuor de gens branchés, dévoilement progressif de vérités et relâchement des paroles et des moeurs au cours d'une nuit de beuverie décisive, déchirements et explosion finale.
Qu'apporte de neuf ce jeune auteur ? L'hypocrisie et les masques sont toujours présents, comme autant de couvercles sur des marmites à pression. L'égoïsme, la jouissance, aussi. Mais la bienséance artificielle et guindée des profs d'univ' d'Albee a évolué, elle est érigée en morale universelle aujourd'hui sous l'étiquette du "politically correct" avec l'obligation de consommation, bien sûr, comme preuve de bien-être, celle de performance en tous domaines, professionnel mais aussi affectif et sexuel, celle de saine "gestion des conflits", de compromis, celle d'afficher un parfait bonheur, une réussite totale. La présence d'un enfant par babyphone interposé, n'est ressentie que comme perturbatrice alors qu'elle ne s'inscrit pas dans le contexte extérieur de réussite familiale et, bien contradictoire, apparaît le "désir" d'un second, vu en premier lieu comme élément participant au snobisme et "au paraître". On devine que (théoriquement) ces gens se veulent parfaits et qu"ils "ont lu tous les livres". Mais dans "loisirs", il y a "loirs", comme ces animaux solitaires qui s'endorment à la vie extérieure, aux autres…
Le ton du "Z.U.T." Ce collectif d'acteurs a pour responsable artistique Georges Lini, et à son image, au ZUT on aime les défis en tous genres. Ce fut d'abord de s'implanter dans ce quartier d'une commune qui n'a rien d'une enclave dorée, ce fut, et c'est encore, de faire reconnaître un travail fait de découvertes, depuis les textes jusqu'à les porter à la scène avec tous les artisans nécessaires à cette entreprise : scénographe, metteur/e en scène, comédien/ne. L'intimité de la salle permet d'apprécier le moindre frémissement de l'acteur, la maîtrise de la mise en scène comme d'admirer l'habileté du scénographe à créer des univers à chaque fois différents et collant parfaitement aux œuvres proposées.
On ne sera pas déçu avec "La Société des Loisirs" qui réunit autour de Patrice Mincke, metteur en scène, Renata Gorka, pour la scénographie et les costumes, Olivier Catherine pour les lumières, Laurent Beumier pour un décor sonore non redondant, une distribution "jeunes cadres dynamiques" qui rend le constat encore plus inquiétant. Soit les excellents Anne-Pascale Clairembourg et Stéphane Fenocchi, Florence Leeman et Philippe Allard. Société des loisirs, société de consommation, société du spectacle : c'est bien elle qu'évoque sans aménité François Archambault à travers une histoire intime de couple.
Suzane VANINA (Bruxelles)
Du 22.11 au 15.12.2007 – Tél : 0498.109.440 – info@zoneurbainetheatre.be – www.zoneurbainetheatre.be
Photo © Pierre Bodson