TRAGÉDIE POUR SANS PAPIERS
C’est n’importe où, près d’une frontière. Cela pourrait être à Sangatte, face aux falaises anglaises. Entre aéroport et voies ferrées errent les sans papiers qui espèrent ailleurs un monde meilleur. C’est l’attente. C’est l’espoir décevant. C’est la loi des passeurs. Franco Dragone, après le Cirque du Soleil et Céline Dion, a décidé de revenir au théâtre et au texte. Des shows qu’il a montés, il a gardé le goût du grandiose, le besoin d’utiliser des techniques audiovisuelles, la nécessité d’une bande son quasi cinématographique. De Shakespeare, seule la trame d’ « Othello » a été conservée avec sa montée de jalousie qui finit dans le sang, avec son Iago, traître manipulateur, qui se joue des autres pour le plaisir d’exercer un pouvoir.

Le contexte a changé. Le milieu trouble et désespéré des hordes d’immigrés clandestins en imploration d’Eldorado permet des combinaisons relationnelles ambiguës. La pression, née des manœuvres des autorités pour refouler sans ménagement les intrus, place les êtres en marge des lois. Le mirage des richesses européennes est le miroir déformant de la réalité sociale qui attrape des alouettes déjà plumées.
Une profusion visuelle Vasseur et Engel ont réécrit les dialogues de Shakespeare. Ils les ont modernisés. Ce sont des mots d’aujourd’hui qui sortent de la bouche des damnés de la mer et du désert. Dragone a habillé le tout d’effets visuels et sonores qui captent le regard, le distraient de l’essentiel, lui donne en pâture des images à décoder. Elles disent l’omniprésence iconique dans l’information au détriment de la pensée, la prolifération des êtres fichés, l’envahissement des moyens de transport ultraperformants, l’emprise des jeux vidéo, la démesure d’un monde qui se laisse gangrener par la technologie et l’économie, l’omnipotence du virtuel sur le réel.
Hélas ! À force d’user d’artifices, le spectacle tombe dans l’artificiel. Les comédiens ont l’air engoncés dans leurs rôles. Les micros filtrent l’émotion. La projection des allusions à Orson Welles et au cinéma est redondante. Le spectaculaire plateau toboggan de Claude Renard restreint les mouvements des interprètes. Autant Dieudonné Kabongo était généreux dans « L’Invisible*» de Blasband, autant ici il paraît raide. Idem pour Sylvie Landuyt, Edwige Baily, François Sikivie et les autres.
Michel VOITURIER (Bruxelles)
Othello, passeur
Texte : Vincent Engel et Yves Vasseur (éd. Couleurs Livre)
Mise en scène : Franco Dragone
Distribution : Edwige Baily, Thierry Herman, Dieudonné Kabongo, Karine Kapinga, David Kazembe, Sylvie Landuyt, François Sikivie, Dominique Thomas, Arieh Worthalter
Lumières : Guy Simard
Scénographie et costumes : Claude Renard
Vidéo : Bertrand Baudry
Conception musicale : Looka
Au Manège de Mons (32(0)65/39.59.39) du 29 novembre au 1 décembre, du 9 au 12 janvier 2008; au Théâtre municipal d’ Esch-sur-Alzette (LU) les 5 et 6 décembre (352 54 03 87 / 54 09 16) ; à la Maison de la Culture d’Arlon les 11 et 12 décembre (32(0)63/24.58.50) ; au Manège de Maubeuge (F) les 16 et 17 janvier (32(0)65/39.59.39); au Centre culturel de La Louvière le 24 janvier (32 (0)64/21.51.21 www.ccrc.be); au Palais des Beaux-Arts de Charleroi (32(0)71/31.12.12)
* Voir la chronique d’Isabelle Plumhans en date du 26 juillet 2006 (www.ruedutheatre.info/article-3378457.html )
Photo © Philippe Joannes