LES FORTS TREMBLENT DE PEUR.
Le patron d’un pressing, obsédé par les accidents, tue un chien, dont le comportement lui semble trop humain, et veut fonder avec sa sœur une communauté exclusive capable de le sauver de l’inconnu et de la mort. Un spectacle hors norme, à la mesure de son auteure. Il y a peu de dramaturges comme Angélica Lidell, peu d’acteurs comme Angélica Lidell, et peu de théâtre aussi dangereux que celui d’Angélica Lidell. Et que cette fois-ci elle se produise au sein de la culture officielle est singulièrement au cœur du problème. Car il n’y a véritablement qu’elle qui pose le problème comme il doit être posé : la récupération de l’opposition par le pouvoir institutionnel désamorce la dangerosité de l’opposition. Et voilà donc que, dans une œuvre faite de présences proprement théâtrales, fait brutalement apparition celle qui n’a jamais cessé d’être elle mais qui feignait d’être actrice, celle qui dès le début annonce qu’elle va jouer le « putain de chien », Angélica Lidell, avec ses doutes et son désespoir créatif, qui attend qu’un jour la farce du théâtre qu’elle n’arrive pas à croire elle-même, à la fois son seul terrain de jeu et d’action, s’écroule sous l’acte vrai et radical d’un des spectateurs, le meurtre.

Angélica Lidell n’est qu’elle. Sa voix est la sienne, elle sonne d’ailleurs vraie, en comparaison de celle des acteurs, et de celle de Vettius Valens, véritable nom à en croire le programme de main de l’acteur devenu homonyme donc de l’astrologue grec, qui n’est autre que Gumersindo Puche, qui provient de l’ailleurs, voix sans corps hors de la scène. Quant à la voix de Nasima, c’est bien la sienne, criante d’individualité, de particularité contre la déshumanisation qui naît de la distance de l’exotisme et de la généralisation, mais Nasima est entièrement vraie. Elle est une intrusion de la réalité dans le tissu scénique, un dialogue qui se déroule entre acteurs et réalité, une mise en abyme du travail de l’acteur et du rôle du théâtre. Angélica Lidell est la seule à être désespérément elle et l’autre sur scène, l’autre la montrant.
Cette prise de risque performative au moyen d’une distanciation brechtienne inversée – l’acteur ne joue pas pour montrer le personnage, mais le personnage joue pour montrer la réelle personne de celui qui fait l’acteur – nous ramène sans cesse vers la réalité. Elle crée ainsi un terrain glissant et ambigu où la présence de la réalité signifie pour le spectateur la présence d’un risque permanent.
Un théâtre fou et démesuré Le théâtre d’Angélica Lidell est un théâtre démesuré, fou, métaphorique et effrayant, car outre le discours radical qu’il développe, il parvient surtout à mettre le spectateur dans une position limite car il est presque possible que sa vie soit en danger. Dramaturge et actrice incroyable dont la maîtrise des mots est démentielle, elle use le théâtre comme un monde clos où les spectateurs doivent expérimenter la peur à cause de l’expression du mépris qu’elle ressent sporadiquement pour sa propre personne, qu’elle transforme en mépris pour le théâtre où elle joue ce dont elle rend coupable les spectateurs. Car ici, dans ce théâtre, elle ne joue plus sur le terrain de la vie. L’intégration dans la structure officielle la renvoie au terrain de la scène où il ne peut rien arriver. Cependant, en conscience ou par hasard, l’entrée d’Angélica Lidell dans un cadre national semble aussi correspondre à l’expression d’une solution entrevue qu’elle ajoute à celle qu’elle a exploré jusqu’alors. A la peur des faux forts tremblants prêts à troquer leur liberté entière contre un absurde sentiment de sécurité, il faut substituer l’amour. Aimer réellement, être prêt à se sacrifier, oublier une fois sa commodité pour l’amour de l’autre, réveiller les passions, redevenir héroïque, démesuré, intransigeant, à son image.
Mais quelle image ? Celle d’avant le Valle-Inclán ? Pour elle c’est donc déjà trop tard, figure déchirée, à nous spectateurs, sacrifiée à jamais, ainsi infiniment sauvée.
Frédérique MUSCINÉSI (Madrid)
Perro muerto en tintorería : los fuertes
Théâtre Valle-Inclán, jusqu’au 16 décembre 2007
Plaza de Lavapiés, s/n 28004 Madrid - Teléfono: 91 505 88 01
Texte, mise en scène, décors et costumes : Angélica Lidell
Avec: Nasima Akaloo, Miguel Ángel Altet, Carlos Bolívar, Violeta Gil, Angélica Liddell, Vettius Valens.
Sculptures : Enrique Marty
Lumières : Carlos Marquerie
Photo © DR