UN MONTE-PLATS BIEN MONTÉ
Une mise en scène stricte et des comédiens rigoureux pour un huis-clos oppressant, aéré d’une touche d’absurde et de beaucoup d’humour noir. De quoi peuvent bien parler les gangsters quand ils sont entre eux ? Chez Michel Audiard, ce qui compte, c’est moins de quoi ils parlent que la façon dont ils le disent ; chez Tarentino, ils parlent musique, cinéma ou se lancent des vannes, mais surtout ils sont cools ; chez Harold Pinter, dans le Monte-plats, ils parlent de foot, un peu, et de rien, beaucoup. Avec le prix Nobel britannique, les deux tueurs Gus et Ben jouent les jeunes filles effarouchées à la lecture des faits divers, se disputent à propos d’un paquet de chips, se plaignent du manque de confort de leur planque à Birmingham – pensez donc : ni radio, ni fenêtre pour se distraire de l’attente et des draps usagés.

Ben et Gus, donc, interprétés par Alexis Victor et Anatole de Bodinat, sont deux tueurs à gages, habitués à travailler ensemble et qui attendent plus ou moins patiemment qu’on les contacte pour l’exécution de leur prochain contrat. Le premier est soupe-au-lait et semble avoir un ascendant sur le second, qui pose et se pose beaucoup de questions. Le nœud de la pièce est là : le questionnement est pour ainsi dire au cœur de la problématique d’Harold Pinter dans cette pièce. Si Ben est fidèle au credo du métier, à savoir « tuez sans poser de questions », Gus, lui, a tendance à s’en poser beaucoup, comme « qui est-ce qui range une fois qu’on est parti ? ».
Pas de questions, s’il vous plait ! Les points d’interrogations se multiplient, sans que la moindre réponse soit avancée et l’arrivée, toute en crissements sinistres, d’un monte-plats – qu’on ne voit pas, qu’on entend seulement – va compliquer les choses en ajoutant à une situation déjà inextricable un soupçon d’absurde à la Beckett. Dans le monte-plats, une carte portant commande d’un menu composé de steak-frites, gâteaux de riz et sachets de thé. Et les tueurs à gages de s’affoler parce qu’ils n’ont de nourriture qu’un paquet de chips et des gâteaux rassis… Plus la pièce avance, plus la tension monte entre Gus et Ben, plus les plats commandés se font exotiques et plus l’attente se mue en peur et la peur en folie.
Ce huis-clos restitue une ambiance étrange où l’absurde et la drôlerie des dialogues contrebalancent une tension qui va grandissant. La mise en scène de Mitch Hooper est strictement fidèle aux indications d’Harold Pinter. Pas de fantaisie pour cette pièce dont l’adaptation a été revue par Mitch Hooper et les comédiens afin de retrouver la force de l’original. Les silences sont pesants et nombreux, les échanges sont vifs et soudains, le décor, le jeu des deux comédiens sont bruts et sans fioritures. Alexis Victor et Anatole de Bodinat sont très convaincants dans leurs rôles respectifs et font ressentir au spectateur – un mal pour un bien, ou bien est-ce l’inverse ? – la douleur de l’attente.
Cette version du Monte-Plats est sans concession, ce qui est à mettre au crédit du metteur en scène. La brutalité des décors, la mécanique des échanges et de la gestuelle renforcent l’aspect métaphorique de la pièce, dénonciation d’une société qui n’exige de ses membres qu’une obéissance expurgée de tout questionnement ou contestation un tant soit peu poussés.
Morgan LE MOULLAC (Paris)
Le Monte-Plats de Harold Pinter
Mise en scène de Mitch Hooper
Traduction d’Anatole de Bodinat, Mitch Hooper et Alexis Victor
Lumière de Rémi Vander Heym
Décor et costumes de Philippe Varrache
Avec Anatole de Bodinat et Alexis Victor
Du lundi au jeudi du 14/11/07 au 24/01/08 à 20 Heures.
Relâches les 13/11/07 ainsi que les 24,25,31 décembre et 01 janvier 2008.
Au théâtre Essaïon, 6 rue Pierre au Lard (à l’angle du 24 rue du Renard) 75004 Paris
Réservation spectacle au 01 42 78 46 42
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