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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Je tremble (1) (Paris)

Spectacle vu à Paris le 21 octobre 2007.

HUMANITÉ PIÉGÉE À L'ÉPICENTRE
   
La force et la singularité du ton de Joël Pommerat font de ses œuvres une expérience rare au théâtre. Avec Je Tremble (1), il parvient une fois encore à impressionner durablement le spectateur.


Un homme prévenant joue les Monsieur Loyal. Sur la scène d’un cabaret, livide, que n’aurait pas renié David Lynch, il nous annonce qu’à la fin il va mourir. Entre temps, il racontera son histoire. Il montrera au public un aperçu de ses failles. Comme lui, une femme se donne en spectacle. Elle vient réclamer de l’espoir. D’une longue plainte, elle implore les gens qui d’habitude, produisent des idées permettant de rêver, de prendre leurs responsabilités. Une autre conte la vie de sa mère. Sorte de Simone Weil anonyme qui s’est donnée pour destin de partager, jusque dans sa chair, les souffrances du prolétariat. Au point absurde de finir démembrée par la machine-outil sur laquelle elle travaille. Il en est une troisième qui explique que par souci de ne pas influencer son fils, elle n’exprime aucun avis devant lui. L’enfant est autiste. Le mère a cru bien faire. Elle confie son désarroi à une personne qui peut être de bon conseil. Ou encore cet homme, assassin d’enfant qui a purgé sa peine. Dans le repentir, il se confie à deux femmes enceintes. Toutes deux lui avouent succomber au charme de sa douceur.

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Bien d’autres êtres défilent dans ce théâtre d’ombres. Une humanité ciselée en clair-obscur, toute en lacunes, en faiblesse, mais toujours digne. Suffisamment forte pour se tenir, campée, sous le poids de la gravité qui est une marque de fabrique de l’auteur.

Avec Je Tremble (1), Joël Pommerat amorce un diptyque dont l’opus suivant sera donné au festival d’Avignon, l’an prochain. Comme avec Au Monde ou Les Marchands, ses précédentes pièces, on retrouve des personnages agis plus qu’acteurs, spectateurs lucides de leur dépossession. Travaillés, déportés par la fatalité de la violence des rapports économiques ou familiaux. Jusqu’à l’impasse. Qui est peut être l’expérience la plus tangible du réel. L’humanité que Joël Pommerat décrit se débat sous la couche concrète du social. Elle est inscrite dans l’histoire, dans un milieu. Si le choix est fait, en revanche, d’une écriture fragmentaire, à l’instar de Cet enfant, son précédent spectacle aux Bouffes du Nord (l’auteur et sa compagnie y sont désormais en résidence), c’est sous la plume de l’auteur la même eau qui coule. Et inonde le spectateur.

Singularité du ton


Car ce qui fait d’une œuvre de Joël Pommerat une expérience rare au théâtre, c’est aussi la grande force et singularité du ton. Dans la redondance du verbe, un peu entêtant, qui infuse lentement. Que l’on retrouve dans le langage des corps, d’une rigueur qui joue du stéréotype, ou l’emploi du play-back et qui produit un effet d’étrangeté, de distanciation.

Singularité également dans l’unité de jeu, à l’intensité peu commune, d’une troupe de comédiens (Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Hervé Blanc, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese) qui travaillent avec le metteur en scène depuis une dizaine d’années maintenant. Dans l’unité de l’écriture encore, qui intègre les lumières (Eric Soyer) ou les effets sonores (Antonin, François et Grégoire Leymarie). Je Tremble (1), par sa facture d’esquisse, à petits traits, n’a peut-être pas la même puissance que Au Monde ou Les Marchands, qui avaient révélé Joël Pommerat au festival d’Avignon il y a deux ans. Mais comme eux il provoque une secousse retentissante. Dans la mémoire du spectateur, une fois encore quelque chose se lézarde.

Hugo LATTARD (Paris)

Je Tremble (1)

Texte et mise en scène de Joël Pommerat
Compagnie Louis Brouillard

Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Hervé Blanc, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese
assistant à la mise en scène : Matthieu Roy
scénographie et lumières : Eric Soyer
assistants lumières : Jean-Gabriel Valot et Gwendal Malard
costumes : Isabelle Deffin
recherche sonore : Antonin, François et Grégoire Leymarie

Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis boulevard de la Chapelle, 75010 Paris. Jusqu’au 31 octobre 2007.

 
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A
Entre théâtre et cabaret Difficile de résumer l'histoire de « Je tremble » : il n'y en a pas. Ou plutôt, il y en a plusieurs. Un présentateur à la fois loufoque et tragique en fait le fil rouge, rouge comme l'est le rideau scintillant qui donne par moment une atmosphère de music hall, rouge comme certaines scènes aux accents de tribune sociale et politique. Ce serait réducteur de faire de « Je tremble » une pièce politique, face au foisonnement d'idées et d'histoires qui se percutent sur scène. Servie par une scénographie et des jeux de lumières jouissifs, la pièce alterne l'ambiance cabaret, avec un récit ou le chant d'individus en bord de scène devant des micros en pied, et des instants de pur théâtre, découpés, ciselés, précis, sur une scène profonde et savamment mise en espace. La technique est au rendez-vous. Tremble-t-on pour autant d'émotion au cours de la représentation ? Le titre aurait été choisi un peu par hasard... On sourit plus que l'on rit, on se sent concerné, interpellé, au sens propre, par des personnages qui s'adressent au public, mais de tremblement intérieur, point. On sent que la pièce a été écrite par le metteur en scène, pour la mise en scène, avec d'audacieuses ruptures de rythme. La chorégraphie fonctionne mais il manque pourtant une cohérence narrative et l'on chercherait en vain à rassembler les pièces du puzzle : la complainte d'une jeune femme, fille d'ouvrière aux doigts coupés par sa scie de travail, le récit sur l'homme qui n'existait plus, le susurrement d'une junkie sur la valeur du travail, une histoire d'amour qui se termine... Au sein de chaque scène, les personnages se croisent mais ne se rencontrent jamais vraiment, à l'image de ce fils qui ne dit plus un mot depuis deux ans. Sa mère faisait fort de ne pas l'influencer par trop de paroles afin qu'il soit « libre ». Mais quand on lui demande, à ce jeune homme immobile et muet, s'il veut être libre, c'est l'orage et le tonnerre, derrière un fond de calque, qui répond violemment. Et c'est peut être ça, finalement, le thème central de cette pièce : quelles libertés nous reste-t-il face à la violence du monde d'aujourd'hui, quelles sont celles que nous nous autorisons encore ? Liberté d'imager un avenir, liberté d'exister et non pas seulement de vivre ou survivre, liberté d'aimer ? Reste peut-être celle de mourir, mort annoncée dès les premières secondes de la pièce... Alexandra FRESSE
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