Spectacle vu à Paris le 21 octobre 2007.
HUMANITÉ PIÉGÉE À L'ÉPICENTRE
La force et la singularité du ton de Joël Pommerat font de ses œuvres une expérience rare au théâtre. Avec Je Tremble (1), il parvient une fois encore à impressionner durablement le spectateur. Un homme prévenant joue les Monsieur Loyal. Sur la scène d’un cabaret, livide, que n’aurait pas renié David Lynch, il nous annonce qu’à la fin il va mourir. Entre temps, il racontera son histoire. Il montrera au public un aperçu de ses failles. Comme lui, une femme se donne en spectacle. Elle vient réclamer de l’espoir. D’une longue plainte, elle implore les gens qui d’habitude, produisent des idées permettant de rêver, de prendre leurs responsabilités. Une autre conte la vie de sa mère. Sorte de Simone Weil anonyme qui s’est donnée pour destin de partager, jusque dans sa chair, les souffrances du prolétariat. Au point absurde de finir démembrée par la machine-outil sur laquelle elle travaille. Il en est une troisième qui explique que par souci de ne pas influencer son fils, elle n’exprime aucun avis devant lui. L’enfant est autiste. Le mère a cru bien faire. Elle confie son désarroi à une personne qui peut être de bon conseil. Ou encore cet homme, assassin d’enfant qui a purgé sa peine. Dans le repentir, il se confie à deux femmes enceintes. Toutes deux lui avouent succomber au charme de sa douceur.

Bien d’autres êtres défilent dans ce théâtre d’ombres. Une humanité ciselée en clair-obscur, toute en lacunes, en faiblesse, mais toujours digne. Suffisamment forte pour se tenir, campée, sous le poids de la gravité qui est une marque de fabrique de l’auteur.
Avec Je Tremble (1), Joël Pommerat amorce un diptyque dont l’opus suivant sera donné au festival d’Avignon,
l’an prochain. Comme avec
Au Monde ou
Les Marchands, ses précédentes pièces,
on retrouve des personnages agis plus qu’acteurs, spectateurs lucides de leur dépossession. Travaillés, déportés par la fatalité de la violence des rapports économiques ou familiaux. Jusqu’à l’impasse. Qui est peut être l’expérience la plus tangible du réel. L’humanité que Joël Pommerat décrit se débat sous la couche concrète du social. Elle est inscrite dans l’histoire, dans un milieu. Si le choix est fait, en revanche, d’une écriture fragmentaire, à l’instar de
Cet enfant, son précédent spectacle aux Bouffes du Nord (l’auteur et sa compagnie y sont désormais en résidence), c’est sous la plume de l’auteur la même eau qui coule. Et inonde le spectateur.
Singularité du ton Car ce qui fait d’une œuvre de Joël Pommerat une expérience rare au théâtre, c’est aussi la grande force et singularité du ton. Dans la redondance du verbe, un peu entêtant, qui infuse lentement. Que l’on retrouve dans le langage des corps, d’une rigueur qui joue du stéréotype, ou l’emploi du play-back et qui produit un effet d’étrangeté, de distanciation.
Singularité également dans l’unité de jeu, à l’intensité peu commune, d’une troupe de comédiens (Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Hervé Blanc, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese) qui travaillent avec le metteur en scène depuis une dizaine d’années maintenant. Dans l’unité de l’écriture encore, qui intègre les lumières (Eric Soyer) ou les effets sonores (Antonin, François et Grégoire Leymarie).
Je Tremble (1), par sa facture d’esquisse, à petits traits, n’a peut-être pas la même puissance que
Au Monde ou
Les Marchands, qui avaient révélé Joël Pommerat au festival d’Avignon il y a deux ans. Mais comme eux il provoque une secousse retentissante. Dans la mémoire du spectateur, une fois encore quelque chose se lézarde.
Hugo LATTARD (Paris)
Je Tremble (1) Texte et mise en scène de Joël Pommerat
Compagnie Louis Brouillard
Avec Saadia Bentaïeb, Agnès Berthon, Hervé Blanc, Lionel Codino, Ruth Olaizola, Jean-Claude Perrin, Marie Piemontese
assistant à la mise en scène : Matthieu Roy
scénographie et lumières : Eric Soyer
assistants lumières : Jean-Gabriel Valot et Gwendal Malard
costumes : Isabelle Deffin
recherche sonore : Antonin, François et Grégoire Leymarie
Théâtre des Bouffes du Nord 37 bis boulevard de la Chapelle, 75010 Paris. Jusqu’au 31 octobre 2007.