IAGO FOR EVER…
L’esthétique et le geste au service du texte, les ombres en bandoulière et les noirceurs de l’âme en tréfonds, la création de Gilles Bouillon fait d’Othello une pièce plus que jamais intemporelle. D’une beauté qui n’a d’égale que la cruauté du monde contemporain. Un immense lit rouge traverse la scène. Lit de la passion, lit de l’intrigue amoureuse, lit de l’intrigue politique. Siège de toutes les jalousies. Un immense lit rouge, qui, au fil de l’histoire, se transformera en radeau, ring, place de garde Pour finir en linceul. Un décor polymorphe qui donne au spectacle une ligne esthétique pure et belle. Esthétique reprise à la fois par les costumes et les créations lumières. Et l’ensemble inonde d’une aura irréelle le jeu des comédiens. Le résultat est indéniablement à la hauteur des ambitions.

Sur scène, les affres de la jalousie et les subtilités de la manipulation que Shakespeare met en mots rebondissent sur les éléments de décor et les moyens techniques laissés visibles. Comme pour permettre au public de mieux autopsier les mécanismes de l’illusion. Le tout sans ostentation. De manière à permettre au public de voir, ou ne pas voir, selon son envie. Et de laisser la part belle à l’éternel drame de la jalousie, ce poison sournois qui dévore les âmes. Et ne touche pas que le sentiment amoureux.
Des sentiments que les douze comédiens mettent particulièrement bien en vie. De la félicité amoureuse de la blanche Desdémone (Emmanuelle Wion) aux manipulations vengeresses du sombre Iago (Christophe Brault) en passant par les doutes d’Othello (Babacar M’Baye Fall), la palette des sentiments est presque aussi grande que celle de leur jeu. Mais si les comédiens jouent tous parfaitement bien (même si l’on regrette les quelques bafouillages de Babacar M’Baye Fall), Christophe Brault semble au dessus du lot. Il campe un Iago si vil, si goguenard et si naturel que l’on ne peut pas le détester tout à fait. Tout jaloux et manipulateur qu’il soit, se délectant avec un contentement jouissif de ses trahisons, le comédien donne à Iago une dimension de baroudeur presque sympathique. Et le voir évoluer sur scène est un plaisir de chaque instant.
Un Othello contemporain Drame de la jalousie, de l’envie, du pouvoir et de la vengeance, Othello se vêt ici d’une cape de modernité qui n’enlève rien à la qualité initiale du texte de Shakespeare. La traduction d’André Markowicz donne au texte une dimension contemporaine lui permettant de souligner l’infinie actualité du propos. S’ajoutent les choix de mise en scène (Gilles Bouillon), de costumes, de décor, de musique et de lumières. Tous concourant à donner un souffle nouveau et diablement puissant à la création. Sans pour autant sacrifier l’œuvre originale sur un quelconque autel de la modernité. Rien n’est fait au hasard, rien n’est fait inutilement. Les lumières, au-delà de leur esthétique, sculptent le temps et le décor pour souligner l’intensité d’une scène ou l’intimité d’une autre. Et le fil de l’histoire s’insinue dans ce lit grand ouvert, tel un torrent, inexorablement vers la fatale issue.
Au-delà de l’esthétique des décors, lumières et costumes, au-delà de la qualité de la mise en scène et du jeu des comédiens, ce spectacle présente l’incommensurable avantage de permettre aux néophytes comme aux inconditionnels de Shakespeare de se retrouver et d’apprécier, près de trois heures durant, une œuvre à (re)découvrir absolument.