EFFILOCHEMENT DE LA FAMILLE
Montée en 87 par Jean-Claude Idée sous le titre « Tranches de dimanche », cette pièce revient aujourd’hui réadaptée et mise en scène par Eric Lefèvre. Elle est portion du temps d’une famille éclatée qui a des velléités de se recomposer. Elle est manifestation d’une façon de vivre après la première crise pétrolière et avant les tsunamis du terrorisme mondialisé. Séparés depuis 15 ans, Irène et Émile ont deux enfants. Le fiston, Pierre, est un sportif compétitif. La fille, Anne, est fiancée et enceinte de Philippe, jeune médecin. Elle a décidé de réunir tout le monde pour son mariage. Les parents sont tièdes, le fils plutôt froid et le futur gendre partagé. La situation risque donc d’être tendue.

Sans en arriver à la causticité cruelle des déballages de « Un air de famille » du tandem Jaoui – Bacri, il apparaît assez vite que les rapports entre les enfants et les parents ne sont pas aussi sereins que le laisse penser leur attitude quotidienne. La mère elle-même, sans avoir ni refait sa vie ni renoué avec son ex, garde néanmoins un regard sur son existence de nouveau célibataire et entretient avec complaisance la nostalgie des souvenirs. Le fiancé, lui, se trouve plutôt dépassé par les échanges ironiques, acerbes, nerveux que le fils cristallise. La fille se confine davantage aux convenances qu’aux sentiments.
L’amour teinté de libéralisme pragmatique Ce qui transparaît à travers les dialogues, c’est que la conception de l’amour qu’ont ces êtres n’a rien de romantique ou de passionnel. Il semble que ces années fortement post-soixante-huitardes soient devenues une période de pragmatisme sentimental, d’hygiène sociale auxquels on sacrifie pour être dans la norme, à l’abri des soubresauts économiques, des dérives néolibérales.
L’aspect de document sociologique est souligné par les éléments de décor qui rappellent les années 80. La mise en scène d’Eric Lefèvre est basée sur l’intimisme et l’intériorité. Au rythme habituel de la comédie, il a substitué un travail sur la lenteur, le poids des répliques portées par des attitudes ou des gestes. La dimension psychologique de l’œuvre s’en trouve privilégiée, la sauvant ainsi d’un vieillissement inévitable de ce genre de production.
Stéphane Exciffier, aux registres variés, campe justement une mère en train de s’interroger sur sa vie. Léonil Mc Cormick, en père, incarne un homme que le travail d’économiste rend assez indifférent au quotidien. En gamin rageur, blessé par le divorce de ses parents, enfermé dans son besoin de compétitivité sportive pour s’affirmer, Julien Vargas a les coups de gueule nécessaires et la tendresse cachée qui finit par se dévoiler. Quant à France Pinson, la sœur, et à Clément Manuel, le promis, ils portent au mieux leurs rôles secondaires.
Michel VOITURIER (Bruxelles)
Au Théâtre de la Valette à Ittre, jeudi, vendredi et samedi à 20h15, dimanche à 18h jusqu’au 7 octobre (02 676 481 11)
Texte : Jacques De Decker (éd. Actes Sud Papiers, 1987)
Mise en scène : Eric Lefèvre
Distribution : Stéphane Excoffier, Lionel Mac Cormick, Clément Manuel, France Pinson, Julien Vargas
Lumières : Xavier Letroye