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Reprise Avignon 2006 - Article publié le 21 novembre 2005

Derrière ces trois personnages jeunes et épris d’un Amour idéal, évoluent les représentants de l’ordre établi – l’Ancien Régime – et sa pensée unique : le Baron, petit noble provincial à la fois ridicule et un peu inquiétant, très imbu de ses prérogatives, Dame Pluche, gouvernante de Camille, duègne prétentieuse, teigneuse, confite en dévotion, Maître Blazius, gouverneur de Perdican, Maître Bridaine, le curé, tous deux très avides d’user et abuser de la bonne chère et des bons vins du Baron. Tous ces personnages sont les « fantoches » d’un univers social en perdition, Eden de pacotille, vestige des « bergeries » et autres « pastorales » dont furent longtemps friands les parasites de la Cour royale… La mise en scène de Gérard Gelas est très tonique. Elle utilise intelligemment un élément scénique unique : un petit pont dont l’arche, démontable en trois éléments, permet d’évoquer les différents lieux de l’action et crée une véritable dynamique spatiale pour les entrées et les sorties des personnages mais aussi leurs inter-relations dans le contexte du drame…
Le glissement de sens opéré par Gelas avec les scènes muettes et nocturnes, hyperréalistes, me paraît très intéressant à plus d’un titre. Dans la première – qui tient lieu de prologue – nous voyons le Baron user de son droit de cuissage sur Rosette ; dans la seconde – juste avant la scène finale entre Camille et Perdican, nous voyons le Baron étrangler la jeune paysanne, sans doute pour éviter la mésalliance totale et le déshonneur générés par le mariage annoncé de son fils Perdican avec elle. Musset n’avait certes pas prévu tout cela…qui pourrait bien d’ailleurs faire partie des non dits de l’œuvre. Mais ce qui me semble plus intéressant encore dans cette initiative de mise en scène, par laquelle Gelas me semble renouer avec le théâtre de ses débuts, un théâtre fantasmatique parfois jusqu’au cauchemar, c’est que l’hyperréalisme de ces deux scènes débouche paradoxalement sur une vision presque hallucinatoire d’autres non dits, à rattacher aux désirs incestueux du Baron, non envers la sœur de lait de Camille, mais bel et bien envers sa propre nièce, fantasme inavouable, qui doit normalement se concrétiser pour lui par procuration avec le mariage – lui aussi incestueux - de Camille avec son cousin – et fils du Baron – Perdican. Devant la menace d’échec de ce mariage, le Baron ne peut que détruire l’élément perturbateur et destructeur de l’ordre établi dont il est le représentant, à savoir Rosette… On ne peut que se féliciter de l’homogénéité d’une interprétation aux qualités incontestables. Alice Belaïdi donne à Rosette le visage même de l’innocence bafouée et une pureté qui nous rendent d’autant plus insupportable son funeste destin, Camille Carraz fait preuve d’une belle autorité dans le rôle de Camille, Damien Rémy est un excellent Perdican. Quoique peut-être un peu jeune pour le rôle, Guillaume Lanson est néanmoins un Baron très crédible. Romain Francisco, le jeune paysan qui tient la place du Chœur, est excellent de présence. Enfin, Léa Coulanges (Dame Pluche), Alain Cesco-Resia (Maître Blazius) et Henri Talau (Maître Bridaine) forment un trio très convaincant.
Tous les jours du 8 au 30 juillet 2006 à 18h30
On ne badine pas avec l'amour, d'Alfred de Musset
Théâtre du Chêne Noir, Bis, rue Ste Catherine, 84000 Avignon. Jusqu’au 20 novembre 2005. Jeudi 19h, vendredi, samedi 20h, dimanche 16h. Tél. 04 90 82 40 57. Le spectacle sera accueilli au Théâtre Gyptis à Marseille en avril 2006.