UN CRU PLUTÔT DE BONNE CUVÉE
Comme chaque année depuis plusieurs décennies, les programmateurs des centres culturels et de l’enseignement viennent faire leur marché de spectacles pour la jeunesse. Cette fois encore près de 40 créations leur ont été proposées. Le bilan est plutôt positif. Certes, il y eut les inévitables échecs, demi ou intégraux. Comme
Île ou ailes ? (Cie pour Rire), théâtre forain au texte creux jusqu’à la vulgarité, à l’interprétation approximative et nullement convaincue, aux pistes ambiguës et brouillonnes. Aussi
Dédales (Cri), reprise du mythe d’Icare en emballage vidéo bâclé, à la dérision mal jouée ou
Switch on* (Matteo Moles) qui, voulant dénoncer la robotisation, se laisse envahir par la robotique au détriment de la danse. Et encore
La Solution belge (Galafronie) où s’est égaré le comédien auteur Jean Debefve qui avait donné naguère des textes et des mises en scène superbes et s’est contenté cette fois de se faire plaisir sans arriver à le partager.
Il faut y ajouter
Bulle le funambule (Petit Éphémère), conte simplet, mimé de manière approximative ou le ballet
Coussin Cactus (Arcoballo) dont la joliesse gestuelle ne masque pas le vide du contenu. Sans oublier,
Chut chut chut (Zygomars). Car avec un décor spectaculaire en diable, ils ont oublié qu’il leur fallait une histoire et non une pléiade de sujets esquissés sans aucun véritable aboutissement. Glissons également quand même, en dépit de l’interprétation de Jean Loubry, comédien subtil, sur
L’Histoire de M. Sommer, sans doute parce que Süskind est un auteur ennuyeux (hormis Le Pigeon), parce que la mise en scène est statique. Dommage, puisqu’il y avait de quoi dire à propos d’un être qui
« toute sa vie a fui devant la vie ».
Problèmes de société La plus belle réussite est sans nul doute
Tête à claques* (Ateliers de la Colline). L’inventivité y est permanente, mêlant drôlerie et drame, plaisir et réflexion à propos du rejet, de la marginalisation et de la violence. Vient ensuite
Le Barbouti* (Une Cie), leçon d’histoire sur les fonderies, l’exploitation ouvrière sur fond de légende ; leçon de théâtre qui opère sa magie à partir de presque rien. Bourré de trouvailles scéniques et esthétiques,
Le Chantier-Babel* (Créa) dresse une fresque impressionnante, parfois confuse, de l’évolution du monde et de la férocité permanente des hommes. Celle-là même que Voltaire dénonce dans
Candide* (Arcinolether), classique revisité par une commedia dell arte pas totalement intégrée à la narration.

C’est d’exclusion qu’il est question aussi dans
Achille et Sarabelle (Imaginaction)
- voir photo 1 - où une famille est victime des pressions sociétales. Belle efficacité de jeu mais tendance à simplifier et caricaturer à la fin de la pièce.
Tour de cochon (Transhumance)
- voir photo 2 - parle du système hiérarchique des multinationales, de sa façon de broyer les êtres. Le parti pris d’un jeu mimé très élaboré sombre vite dans le schématique et vire souvent aux grimaces à la Michel Leeb ou à la de Funès. Les dérives totalitaristes s’expliquent à travers le monologue
Le Fabuliste* sans vraiment toucher à travers une mise en scène infantile.
Exclusion et rejet raciste sont mis à la portée des petits avec une merveilleuse humanité grâce à
La Cigogne et le coucou* (CILeke). Ces deux composantes du monde d’aujourd’hui éclatent dans
La Danse des sables* (Copeau) : confrontation des cultures et préjugés occidentaux et musulmans, non sans une certaine démagogie qui rend le message équivoque.
Le Bon berger* (Agora) prend prétexte d’un seul-en-scène pour apprivoiser notre peur du handicap. Revisitant l’histoire, celle notamment de Galilée,
L'Oeil orange (Inti) décrit l’intolérance et donne une leçon, un peu trop scolaire et donc insuffisamment théâtrale, sur l’évolution des conceptions du cosmos.
C’est un ballet qui aborde l’écologie.
À l’ombre des arbres* (Félicette Chazerand) est d’une harmonie visuelle communicative, sorte d’hommage à la beauté de la nature alors que les terriens la massacrent. Une beauté proche anime l’hymne au désert et son appel à la compréhension des civilisations non européennes que constitue
Umusegnyl* (Iota). Cette invitation à partager et à comprendre éclate de joie de vivre dans la bouche et les corps des conteurs de
Dounia* (Planète Cultures). Quant à la consommation, elle est joyeusement fustigée par le biais des conditionnements médiatiques aliénants dans
Holly* (Isocèle).
Psychologie et sentiments Les peurs enfantines sont traitées. Avec tendresse et poésie via les danseurs de
Plongeurs d’ombres* (4 Haut), parcours au cœur des rêves et de l’imaginaire né de la lecture. Avec une certaine maladresse par
Le Chat-requin (Agnès, Alphonse et moi), pièce en un acte proche d’Ionesco, à cause d’une absence de mise en scène ne permettant pas de décoder s’il s’agit d’enfants jouant à singer des parents ou des parents retombés en enfance.

Vivre ses chimères sans opposition des parents, tel est le thème de
Bon débarras* (Foule Théâtre). Il débouche sur le besoin de protection ressenti par tous et sur la relativité inévitable de la notion de liberté. Cette dernière se débride grâce aux multiples transformations d’objets des multiples historiettes lancées par
Le Moulin à paroles* (Papyrus) si volubile qu’on se perd par moments entre les mots.
Et l’amour ? Il est bien là, ne demandant qu’à surgir parmi les
Petites histoire de cœur* (Zygomars), ou au creux de la tendresse légèrement mièvre de
Bilie* (Créa Théâtre) ou sensuellement épanouie de
Bach… à sable* (Guimbarde) tout en délicatesse musicale et chorégraphique.
Mais l’amour, c’est aussi le sexe. Sans tabous,
Ça…* (Mutants) en fait une revue drôle, enlevée mais abordant aussi bien sida, homosexualité, maternité précoce… Mais l’amour, il arrive que ce soit la rupture, la séparation, sujet qu’aborde
En blanc* (Musical Possible) en une sorte de parodie d’opéra, massacre des conventions tant théâtrales que sociales. Mais l’amour peut s’avérer déception lorsqu’on mise sur les apparences, comme le démontre avec brio et invention le
Riquet Factory* (Diagonale Market).
Que faire contre la solitude ? Que faire pour devenir soi-même et se construire ? Des réponses s’esquissent chez
Ranelot et Bufolet* (4 Mains), batraciens en train d’apprivoiser avec bonhomie les voisins, les saisons, la parole. D’autres réponses restent en suspens dans la fuite vers l’imaginaire de
Un Monde presque parfait* (Du Public), performance verbale où l’interprète pèche par le recours systématisé à la fonction phatique du langage via des tics répétitifs continus. Solution encore que de changer de vie, de réaliser ses désirs comme l’auguste de
Contre-naissance d’un clown* (Ah mon amour). Une fois résolu le problème de son identité, il devient alors possible de rencontrer sa complémentarité. Chose qui arrive aux protagonistes de
Où est passé Mozart ? (Anneau), comédie gentille aux limites de la tradition. Bien que, auparavant, il faille tâtonner pour connaître son corps, ses émotions et celles de autres ainsi qu’il apparaît dans les recherches dansées de
À corps et cris* (Oz).
Michel VOITURIER
Envoyé spécial à Huy / Belgique
Les pièces suivies d’un * ont fait l’objet d’une chronique particulière sur le site Rue du Théâtre.
Renseignements : CTEJ (Chambre des Théâtres pour l’Enfance et la Jeunesse), 321 Avenue de la Couronne,1050 Bruxelles (0032 (0)2 643 78 80)
Rencontres théâtre jeune public de Huy 2007
PRIX DU JURY : Le Prix de Madame la Ministre de la Culture Fadila LAANAN, d’une valeur de 2 500 euros, est attribué à
Tête à claques, des Ateliers de la Colline
Le Prix de Madame la Ministre de l’Enseignement fondamental Marie ARENA , d’une valeur de 2 500 euros, est décerné à Plongeurs d’ombre, de la compagnie 4 Haut
Le Prix de Madame la Ministre de l’Enseignement secondaire Marie ARENA, d’une valeur de 2 500 euros, est décerné à
Un Monde presque parfait du Théâtre du Public
Le Prix de la Province de Liège , d’une valeur de 1 500 euros, attribué à une jeune compagnie est décerné à
Riquet Factory, de la compagnie Diagonale Market
Le Prix de la Ville de Huy , d’une valeur de 1 000 euros, est décerné à
En blanc du Théâtre musical possible
MENTIONS : Mention pour le travail sur la mémoire :
Le Barbouti de Une Compagnie
Mention recherche et audace pour :
Contre-naissance d’un clown de la compagnie Ah mon amour
Mention simplicité et imaginaire :
Le Moulin à paroles du Théâtre du Papyrus
Mention Éveil des sens :
À l’ombre des arbres de la compagnie Félicette Chazerand/Parcours
Mention approche juste et intelligente de l’interculturalité :
La Cigogne et le coucou de la compagnie Arts et Couleurs et Dounia de la compagnie Planète Cultures
PRIX DE LA PRESSE : Pour la modernisation et la redécouverte d’un conte trop oublié, pour le rythme et la complexité du jeu, pour son discours humaniste, et pour ses belles promesses, le prix du Kiwanis, d’une valeur de 1.000 € va à :
Riquet Factory de la Compagnie Diagonale Market
Pour la magnifique présence des artistes, pour la poésie du spectacle et de la scénographie, pour la rigueur esthétique, pour l’initiation à la danse et à la musique, pour l’épure et surtout pour ces petits grains de sable qui nous chatouillent encore le creux de l’oreille, un coup de coeur à :
Bach... à sable du Théâtre de la Guimbarde
Pour l’approche décomplexée et dédramatisée d’une thématique au coeur des préoccupations des adolescents... et des adultes. Pour la manière d’aborder toutes les facettes d’un même sujet, sinon en profondeur du moins par le biais de savoureux préliminaires, pour la forme musicale et l’utilisation inédite, en autres, de Guignol, un coup de coeur à :
Ça... de la Compagnie des Mutants
Pour l’univers industriel auquel il donne corps et âme, pour l’intelligence de la scénographie et la judicieuse direction d’acteurs, pour l’irréprochable jeu des comédiens, pour l’écriture d’une sobre intensité, pour le message social, pour la difficulté des épreuves à surmonter et pour la thématique rarement abordée au théâtre, un coup de coeur à :
Le Barbouti de Une Compagnie
Parce qu’il y a des gifles qui font parfois du bien, parce que chacun est sorti bouleversé du spectacle, parce que l’auteur est allé jusqu’au bout de sa démarche, parce que les marionnettes ont très vite trouvé leur juste place, parce que les comédiens nous ont émus de la première à l’inoubliable dernière réplique, parce que l’on a rarement l’occasion de voir du théâtre aussi complet à Huy, comme ailleurs, parce que, parce que, parce que... notre coup de foudre, à l’unanimité : Tête à claques des Ateliers de la Colline
Ont participé au vote : Mariane Nihon (RTBF) - Isabelle Spriet (Les Parents et l’Ecole) - Sarah Colasse (Le Ligueur et La Libre Belgique) - Michel Voiturier (www.ruedutheatre.info) - Philippe Vassilieff (Agence Sigma) - Jean-Marie Wynants (Le Soir) - Laurence Bertels (La Libre Belgique)