INSOMNIE
Un huis clos sous tension inspiré de la dernière scène de l’Idiot de Fiodor Dostoïevski. Rogogine et le Prince Mychkine, les deux protagonistes se confrontent une dernière fois. Un dialogue intense, véritable réflexion sur l’existence, dans une mise en scène sous le signe de l’expérimentation.
Ultime rencontre entre le prince Mychkine, personnage naïf et sublime, et Rogogine, figure passionnée et impulsive, deux hommes sous la coupe d’une femme, Nastassia Philippovna. L’heure est à l’épilogue, la fin cruelle d’un trio torturé. Le prince pénétre dans la sombre demeure de Rogogine. Où est-elle? Que signifie cette obscurité? Tapi dans l’ombre, le sinistre Rogogine l’invite à s’asseoir. Mychkine ignore que dans une pièce voisine git le corps de Nastassia, poignardée de la main de Rogogine. Voilà donc une scène finale bouleversante pour laquelle Dostoïevski l'avouait lui-même avoir conçu le roman.

Pour la mise en scène de Pascale Oyer, c’est aussi le point de départ d’une réflexion sur le passé des deux individus : la scène inquiétante se répète comme un refrain donnant l’impulsion à un retour au vécu. De souvenirs en anecdotes, le fil de l’histoire est reconstitué : de la première rencontre des deux personnages dans le train en direction de Pétersbourg à leur séparation. Jusqu’à la découverte du corps qui marque, l’apogée de la folie des personnages, tout se révèle : amour de Mychkine pour Nastassia, jalousie de Rogogine, fraternité des deux hommes.
Ascension vers la folie La mise en scène traduit une lente ascension de la folie cristalisée en un épilogue. La lumière faible qui joue sur des effets d’ombre et de lumières participe à créer une atmosphère de plus en plus inquiétante, accentuant les contrastes. Les scènes s’enchaînent avec une frénésie palpable : un système de paravents permet aux comédiens de créer un nouvel univers, franchissant les frontières temporelles, effaçant les contraintes spatiales.
Simon Boyle incarne un Mychkine pétri d’innocence, Roland Abbatecola, un Rogogine sombre. Le duo intrigant nous intègre dans une dimension onirique. Plus intéressant encore, la gestuelle mise en valeur : les mouvements s’accélèrent tandis que le songe s’immisce dans le réel, jetant la confusion sur les scènes représentées : s’agit-il de souvenirs réels ou de délires malades de Mychkine ? La fragmentation de la mémoire s’intensifie par une confrontation physique: dos à dos ou face à face, les corps se heurtent ou fusionnent à l’image d’une fraternité passionnée et tendue, sur le fil du rasoir. Progressivement les deux figures antagonistes se rapprochent étroitement liées par l’amour, la mort et la folie. L’atmosphère s’alourdit, se dégrade jusqu’à l’ébranlement final des deux protagonistes.
Cette interprétation originale d’un texte complexe rend hommage à la force du regard de Dostoïevski sur l’homme.
Elsa ASSOUN
www.rueduetheatre.info
Texte de Zéno Bianu d’après Dostoïevski
Mise en scène : Pascale Oyer
Interprètes : Roland Abbatecola et Simon Boyle
Décors et costumes : Pascale Oyer, Ir Kjaer, Laïla Monnet, Sabine Bouvier
Lumière : Miguel Acoulon
Jusqu'au 28 juillet à l'espace Alya à 22h30.
Photo © DR