Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
Prosper Diss, directeur du Théâtre du Sablier à Orange, a décidé de ne programmer que des « solos » dans son théâtre lors de la saison 2005-2006. Cest une manière futée de contourner les contraintes administratives imposées par la municipalité dOrange. Cest aussi une forme concrète de combat politique et artistique.
Cela mest difficile de parler dun spectacle comme Esther. Très difficile. À plus dun titre. Dabord, le récit qui nous est conté évoque en son centre une enfance assassinée : le viol dune fillette par son père. Certes, cest un sujet qui est traité de plus en plus souvent par les médias. Il nen reste pas moins le scandale absolu, le seul tabou universel. Cest dire Dautant quEsther Mello nous le balance dans la gueule sans précaution particulière. Et elle a sans doute raison.
Ensuite, la forme du solo impose ici un récit au passé simple, qui est le temps de la narration, le temps de la littérature, qui nest pas le temps du théâtre. De même quil ny a pas dans Esther, par définition, dinteraction entre deux comédiens ou plus. Il ny a donc pas, à proprement parler, d« action théâtrale », la traduction exacte du mot « drame ». Moi, ça me gêne. Bien sûr, certains me rétorqueront que le « dialogue » sinstaure entre le comédien et le public. Mais je prétends que limpact est plus fort quand deux comédiens saffrontent.

Enfin, le jeu dEsther Mello me dérange. Jai bien compris que Prosper Diss a choisi le parti pris de la sobriété dans la mise en scène et la direction dacteur. Mais sobriété nimplique pas forcément un ton uniforme, incolore, fade. Esther Mello affiche presque de bout en bout un sourire inoxydable et un phrasé égal quelles que soient les circonstances. Je lui voudrais, par moments, plus de colère et de révolte dans la voix et dans le corps, plus de couleurs, une palette plus étendue. De cette manière, je me sentirais plus impliqué dans ce quelle me raconte.
Toutes ces réserves étant émises, je reconnais volontiers que jai quand même été touché par ce spectacle, notamment vers la fin, comme si la comédienne avait préparé avec une obstination de longue haleine le terreau de mon émotion pour mieux me clouer sur ma chaise. Sans doute aussi parce que ressort incontestablement la grandeur dâme de la femme Esther Mello.
Quoi quil en soit, Esther nen est quà ses débuts et ne peut que se bonifier. À cet égard, je fais confiance à Prosper Diss et à sa grande expérience professionnelle.