ÊTRE PÈRE AUJOURD’HUI Comment réagit un père qui découvre le carnet intime de son fils de 16 ans où s’étalent les perceptions d’un adolescent en révolte contre les adultes ? C’est cela que décrit Brigitte Jacobs dans son monologue « Made in dignity ».
D’abord, c’est l’incrédulité, puis le courroux, la rage. Car il est pénible pour un homme, persuadé d’avoir agi au mieux avec ses gosses, d’accepter d’être perçu comme un raté social, un impuissant du dialogue, un pragmatique matérialiste dépourvu d’idéal, bref un médiocre semblable à des milliers d’autres pères du même âge.
Alors, le brave homme arpente sa vie. Il va revoir sa propre adolescence, son mariage et son divorce, son travail et la place qu’il occupe dans la société. Il va traverser la rancœur, la douleur, le doute, l’exaspération. Il trace un bilan que la plupart des êtres traceraient. Côté passif, il s’égratigne au passage à tout ce qu’il a loupé. Côté bénéfice, il ne peut que constater qu’il lui aurait été difficile de réaliser beaucoup mieux.
Le texte de Jacobs s’amorce dans une certaine ambiguïté. Il s’apparente à une caricature de comédie simpliste. Il semble verser vers le cliché des conflits de générations, vers l’image même des portraits de parents qui constituent l’essentiel des questionnaires psychologiques de magazines familiaux grand public. S’installe une sorte de malaise, accentué par le titre du monologue. Le spectateur s’interroge. Tout de même, qu’il soit parent ou ado, il se retrouve face à un miroir qui, par moments, n’est pas si déformant qu’il n’y paraît d’emblée. Puis, à travers le désarroi du personnage, point une sensibilité, une fragilité humaines. Se dévoile un individu lézardé par ses blessures d’enfance, taraudé par ses incertitudes, embrigadé par une société acharnée.
L’idéal trahi par l’âge En fin de compte, l’écriture de Brigitte Jacobs nous entraîne vers un constat pessimiste tristement lucide, néanmoins colorisé d’une faible dose d’espoir. Qui est capable de se targuer d’avoir réalisé ses rêves de jeunesse, ses aspirations idéalistes face au poids de l’économique, du sociétal, de l’idéologique dominant ? Qui ne s’est jamais lourdement trompé sous prétexte de vouloir bien faire, trop bien faire, en espérant ne pas reproduire les erreurs de ses devanciers ? Qui a réussi à dialoguer sans entraves avec les jeunes qu’il a engendrés et qui le talonnent ?
Bruno Bonjean se donne physiquement à son rôle. Il accentue ses effets sans vraiment en rajouter. Il est aidé par la mise en scène d’Hervé Haggaï et la scénographie de Desplagnes qui, à côté de l’omniprésence de la parole, insistent sur les signes. Des matelas blancs deviennent des parois infranchissables, voire des capitons de chambre pour aliéné. Des raquettes de squash imagent la compétition qu’est devenue l’existence. Des magazines et des pubs disent la fausse vulgarisation psy, la peoplisation de l’information, l’emprise de la consommation. Un panneau transparent symbolise la barrière contre laquelle on bute sans perdre de vue ce qui se passe.
Michel VOITURIER
www.ruedutheatre.info
Made in dignity Texte : Brigitte Jacobs ( in « Enfin seul (3) », éd. Lansman)
Mise en scène : Hervé Haggaï
Distribution : Bruno Bonjean
Scénographie et lumières : Sylvain Desplagnes
Musique : Pierre-Marie Trilloux, Dalton Crew
Costume : Denis Charlemagne
Production : Euphoric Mouvance
Au Théâtre des Lucioles, 10 rue du Rempart St-Lazare, à 16h35 jusqu’au 28 juillet.
Durée : 1h30.
Photo ©