Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
« À Pretium Doloris, la chance ne compte pas, seule la force domine. » Ce reality-show télé met en scène un jeune couple, décidé à décrocher le pactole, au prix d’une série d’épreuves de plus en plus humiliantes, mettant en jeu leur force vitale et leurs valeurs. Au risque de se voir réduits à l’état d’ectoplasmes - on achève bien les gogos - de voir s’installer la tricherie et s’éroder la confiance…

Après Le Ticket, Pratt et ses acolytes explorent les débordements de l’ogre cathodique et notre part de responsabilité dans le succès de ses bassesses. Car si l’on peut rire de tout, doit-on se divertir de tout ? Cher public, regarder, n’est-ce pas cautionner ? Participer, n’est-ce pas encourager le système à franchir toujours plus la ligne jaune ? Qu’est-ce qui peut nous motiver à nous rendre tous complices ? Qui a le pouvoir de stopper la machine emballée ? Car enfin, quel est ce monde d’artifices où l’on n’éprouve plus, où certains se donnent des sensations à trois euros six sous pour combler leur vide, tandis que d’autres vivent au quotidien dans le danger, la peur et les atrocités scandaleusement banalisés… Songez au Zapping de Canal+ et aux rapprochements saugrenus de certaines séquences alternées : la guerre, l'oisiveté du Loft, les ravages du tsunami, les épreuves crétines de Fort Boyard etc
Les laveurs de cerveaux
Parfois, c'est la nécessité de rendre sa vie plus rose, comme pour le couple de Pretium doloris, qui est l'huile qui fait tourner l'absurde mécanique télévisuelle. Pratt nous montre ainsi comment la télé a l’insondable pouvoir d’altérer, d’encrasser, voire de pervertir, même, les honnêtes gens. Au mieux, elle nous abrutit. Qu’une caméra pointe son nez et le premier quidam qui passe perd la boule : il raconte sa vie dont tout le monde se tamponne, décrit ses passions comme à un « dîner de cons », caresse avec fébrilité le rêve d’un quart d’heure de gloire, est « prêt-à-faire-n’importe-quoi » et manque d’amour propre… Du pain béni pour les patrons de chaînes, ces « laveurs de cerveaux » qui broient nos neurones pour les remplacer par des bulles de soda américain.
Alors, jusqu’où la télé peut-elle aller, y a-t-il des limites ? C’était aussi le sujet d’un film dénonciateur d’Yves Boisset (1983), Le Prix du danger. *
Comme souvent dans ses spectacles, Pratt, sans jouer les moralisateurs, nous alerte sur le pire, qui est toujours possible, mais il existe presque toujours aussi une issue : qui osera se rebeller en premier dans une société qui ne sait plus les limites de l’inacceptable ? La fin du spectacle nous offre plusieurs dénouements possibles. Si vous êtes encore capables de réagir, réjouissez-vous. Car une fois de plus, Manuel Pratt dérange dans un monde où le plus grand risque est que personne ne se choque plus de rien.
Stephen BUNARD
www.ruedutheatre.info
* Dans Le Prix du danger, Gérard Lanvin (ne confondez pas avec le producteur Gérard Louvin qui en tirerait plutôt les ficelles) incarne un ouvrier au chômage, mis au cœur d’un « jeu » télévisé, lâché dans une ville, avec cinq tueurs armés jusqu’aux dents à ses basques, il a quatre heures pour rejoindre un endroit précis, connu de lui seul. S'il réussit, il empoche une prime d'un million de dollars. Si les tueurs l'abattent avant, ce sont eux qui touchent la prime. Un pauvre type, victime de la crise économique, a-t-il à y perdre ? Ce film quasi-prophétique sur les excès de la « télé réalité » est l'adaptation d'une nouvelle de l'écrivain américain Robert Sheckley publiée en 1958.