UNE RENCONTRE D'IDÉESEn quelques années, Eric Emmanuel Schmitt est devenu au théâtre ce que Jean d’Ormesson est au roman. Brillant, il s’empare de sujets dans l’air du temps susceptibles d’intéresser la majorité. Il livre ses obsessions culturelles, comme celle de ses liens avec Mozart. Il est omniprésent sur les scènes, dans les librairies, sur les plateaux de télé et bientôt de cinéma. « Le Visiteur », la deuxième pièce de Schmitt situe l’action en 1938, à Vienne, sous un régime nazi en pleine métastase, dans le bureau de Sigmund Freud. Elle confronte le père de la psychanalyse à un mystérieux personnage qui apparaîtra, selon les moments et les répliques : clone de son hôte, malade mental échappé de son asile, fantasme né de l’imagination de sa fille Anna, incarnation de Dieu, Diable déguisé. Pour compléter le tableau, l’auteur ajoute la silhouette d’un sbire de la Gestapo en pleine chasse aux Juifs.

Photo © Cassandre Sturbois
À travers des dialogues au langage aérien, Schmitt approche la question du racisme, liée à celle du fascisme. Il étend cela au terrorisme d’aujourd’hui. Il amène aussi l’interrogation à propos de la croyance en l’existence d’un dieu. Il effleure le rôle qu’un intellectuel pourrait jouer face à un régime qui le contraint.
Par le biais de Freud - 82 ans et un cancer de la mâchoire -, il s’aventure du côté des problèmes du vieillissement, de la souffrance et de la mort. Il pousse même une pointe vers une analyse sociétale actuelle en évoquant la perte des valeurs autre que celle de l’argent. Le raisonnement du vieux Sigmund sur la raison de l’absence de Dieu rappelle des pages de Camus dans « La Peste ». À savoir qu’un dieu bon ne permettrait ni le mal ni l’injustice. L’argument que lui oppose le Visiteur laisse les spectateurs sur leur faim. Il semble assez facile de prétendre que c’est à cause des philosophes, des penseurs, des créateurs, des novateurs, tous démolisseurs de foi religieuse et de repères fixes, que le monde contemporain va tellement mal.
Une comédie philosophe L’emballage est plaisant. Schmitt s’abandonne même, comme un vaudevilliste, à des mots d’auteur avec calembour facile du type :
« Il n’y aura plus de saints, il n’y aura plus que des médecins ». Beaucoup de répliques prennent la forme d’aphorismes enfilés les uns derrière les autres. De quoi sortir du théâtre en ayant l’impression d’avoir réfléchi.
La mise en scène de Bourdet est minutieuse. Autant qu’est hyperréaliste le décor conçu par Guilmin et Dupont destiné, lui aussi, à rendre crédible la rencontre improbable qui s’y déroule. L’interprétation vaut à elle seule le déplacement. Alexandre von Sivers en Freud irradie toujours de cette présence qui habite tous ses rôles. Quant à son Visiteur, Benoît Verhaert, il prend des airs de funambule pour nourrir un rôle dans lequel, corporellement, il semble en perpétuelle lévitation. Gérald Wauthia apporte une note de cynisme primaire à la fois drôle et inquiétante. Nathalie Laroche glisse une pincée de sentiments et une once de pragmatisme en cet univers malmené par l’Histoire.
Michel VOITURIER Vu par notre chroniqueur en novembre 2006 en Belgique.
Le Visiteur Texte : Eric Emmanuel Schmitt (éd. Actes Sud Papier)
Distribution : Alexandre von Sivers, Benoît Verhaert, Nathalie Laroche, Gérald Wauthia
Mise en scène : Gildas Bourdet assisté d’Elisabeth Lenoir
Décor : Christian Guilmin et Thierry Dupont
Lumière : Laurent Kaye
Bande son : Thierry d’Otreppe
Production : Théâtre de Namur, Théâtre Le Public et Cie Gildas Bourdet
Avignon Off 2007 au Théâtre du Petit Louvre 23 rue St-Agricol du 6 au 28 juillet 2007 à 18h
Réserver : 04 90 86 04 24