MISE À MORT À TRAVERS UN MIROIRDe Garcia Lorca à Hemingway, en passant par Michel Leiris, la corrida – course de taureaux avec mise à mort – et le rituel immuable qui l'entoure a souvent captivé, fasciné les écrivains et artistes. Le texte très fortement évocateur de Christian Petr a l'originalité de nous donner à voir et à entendre toutes les facettes de ce rituel.Ce rituel est appréhendé en même temps par la voix du taureau et celle du torero – d'où le titre ambivalent de la pièce qui fait plus que suggérer une osmose des deux protagonistes - à travers une démarche de va-et-vient mimétique des deux acteurs (Serge Barbuscia et Henry Moati) qui donnent alternativement la parole à l'un et à l'autre...
Paroles métaphoriques issues du dialogue improbable de l'homme et de la bête, celle-ci quittant
« cette bouche d'ombre, surgissant de la nuit comme d'un cauchemar monstre nocturne, pour se jeter, s'enfermer dans ce rond de lumière, dans cette lune pleine ». Des aires de repos, repos relatif, étaient ménagées à l'auditeur grâce aux interventions d'un musicien, Farshad Soltani, qui sut donner à ce texte dense, riche en images fortes, une nécessaire aération. Au centre de l'arène, la rencontre de l'homme et de la bête retrouve tous les caractères de la tragédie antique. Dans cette rencontre essentielle, l'homme va vers sa part de ténèbres, « la part noire de lui-même », comme à travers un miroir, pour en conjurer les maléfices dans une forme particulière de catharsis. Le rituel de la corrida semble si proche de celui de la tragédie qu'on se demande comment le théâtre ne s'en est que si rarement, comme ici, emparé.
Le thème du débat qui suivit cette lecture d'une oeuvre que l'on espère bien voir montée un jour comme un vrai spectacle était précisément la nature de l'inspiration que les artistes contemporains vont chercher dans la corrida. Mais, entre les aficionados et les opposants inconditionnels à cette forme de spectacle, il est plus que manifeste que tout dialogue est impossible. En de nombreux moments, le théâtre sembla quelque peu avoir du mal à retrouver sa propre raison d'être. Au bout de ces soirées de lecture « Acte e(s)t Paroles », organisées depuis trois ans par l'Association Beaumarchais et le Théâtre du Balcon, les aspects positifs transparaissent nettement : expérience, tant pour les acteurs que pour le public, de la découverte d'un texte inédit d'un auteur vivant, présent dans la salle, suivie d'un débat public et de rencontres et discussions en aparté. La formule mérite sans nul doute d'être suivie, peut-être même développée, et trouver sa pérennité.
Henri LÉPINE (Avignon)
Acte e(s)t Parole- Théâtre du Balcon, Avignon, le mardi 22 mai 2007.