Les créations de La Fabrique imaginaire sont toujours très attendues à Bruxelles : parce qu'elles sont rares, elles font le tour du monde, et surtout parce qu'elles sont toujours surprenantes. La dernière en date n'a jamais aussi bien mérité son intitulé, les "voyages" sont la base de fonctionnement de cette compagnie nomade qui sillonne les routes de terre, de mer et de l'air de tous les continents. Ce
"Voyage"-ci appartiendrait à "l'air", et plus encore, puisqu'il n'est rien moins qu'un voyage - en avion (on s'y croirait) pour les spectateurs - et dans une autre dimension, un voyage aux ambitions métaphysiques dans les méandres du cerveau, les perspectives vertigineuses de l'ADN et les télescopages de temporalités avec le concept ardu de l'espace-temps. Ardu ? Que nenni ! Par le talent des interprètes (ayant érigé la connivence avec le public en règle d'or), la dérision sans cesse présente et une bonne dose de référent à cette "école belge de l'Etrange" renommée (Thiry-Owen-Ray), voilà un spectacle hors normes, qui dérange (agréablement) le spectateur, sollicité jusque dans son fauteuil.

Photo © Herman Sorgeloos
Avec Valère Le Dourner, le commandant de bord qui invite au voyage, avant de se mettre concrètement aux commandes de la régie visible, il convient de laisser sur le tarmac sa raison raisonnante. Embarquement plateau et salle compris, l'aire de jeu étant aussi vaste que le sont les postulats de départ pour des
"Navigateurs de l'Infini" (1) du macrocosme au microcosme. A l'instar de Marcel Thiry (2), puisque "toute logique est un leurre", voir dans la mort "pas autre chose qu'une très grande distance", faire "échec au Temps", et ainsi imaginer "un grand Possible", en souriant aux étoiles avec qui l'on vit alors qu'elles sont déjà du passé… tel est le climat et ses turbulences.
Rencontres impossiblesOutre cette filiation (véritable ou non), des paliers d'humour sont ménagés au détour des couloirs temporels où se produiront des rencontres "impossibles" comme celle de la conteuse-actrice accidentée Eve Bonfanti et de sa mère, toute jeune violoniste des années 30 : Lola Bonfanti. "Lâcher prise" de rigueur ! Jamais l'expression "un Ovni dans le paysage théâtral" n'aura été plus justifiée. Si le genre n'avait "mauvais genre", on pourrait ranger l'œuvre dans la section/sous-genre "utopie" du domaine Science-Fiction. Mais la démarche des animateurs de cette "Fabrique…" se veut inclassable et moins réductrice. Dont acte. La "méthode" en est fixée depuis dix ans et aujourd'hui, ils peuvent dire que
"la production s'adapte à notre méthode travail qui impose l'idée qu'une création envisagée sur un long terme, utilisant comme matériaux l'improvisation, la libre inspiration poétique, la construction d'un texte - écriture et mise en espace - pour support à l'explosion du jeu".
Si l'on suit la démarche de ce collectif, on sait qu'il n'est pas possible de "raconter" leurs spectacles. Le précédent,
"Au Bord de l'Eau", a été créé en 2002, et
"Du vent… des fantômes" a tourné de 1998 à 2005 aussi bien en Europe qu'en Amérique et en Australie. Au minimum, deux à trois saisons sont nécessaires pour l'élaboration d'un spectacle, en ce compris la confrontation et le peaufinage avec des publics variés. "Créateurs d'étoiles"… "La Fabrique…", c'est aussi la rencontre fructueuse entre deux artistes : on peut déceler la patte de l'acteur Yves Hunstad célèbre par son solo
"Gilbert sur scène", abondamment primé, et celle "plus cinéma" de Eve Bonfanti avec un L.M., primé lui aussi,
"Madame P." Si l'on ajoute la digne fille de ses géniteurs la comédienne-violoniste-chanteuse Lola Bonfanti - et compositrice, ici - la passion qui anime ces fous de théâtre n'est pas prête de s'éteindre.
Font ici avantageusement partie de cette famille au sens élargi : Katia Ponomareva, truculente sexologue et Etienne Van der Belen, un savant déjanté. Tous se croiseront à un moment ou un autre dans
"un monde aux repères changeants" et dans
"des temps où les forces du passé et du présent se mélangent".
Suzane VANINA (Bruxelles)
1 : J-H Rosny Aîné (1856-1940 - "La Guerre du Feu"…)
2 : Marcel Thiry (1897-1977) contemporain des surréalistes dont il se démarque, poète et romancier, marqua fortement les Lettres belges.
Voyage - premier épisodeDe Eve Bonfanti et Yves Hunstad
Au Théâtre de la Balsamine, Av. Félix Marchal, 1, 1030 Bruxelles - T : 02.736.64.68.
En co-production avec le "Groupe des 20 théâtres en Ile de France" et de nombreux partenaires belges et français.
Du 24 avril au 19 mai 2007, 21 h, ensuite en tournée internationale.