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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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[Entretien] Face à face avec Joëlle Bouvier : récit d’une efflorescence

La Palette. Lundi 19 mars 2007. « Je vous attends dans la salle derrière le bar. A tout de suite. Joëlle. » Cocteau aurait dessiné son profil d’un seul et même trait, un profil aquilin, alliant force et fragilité, rudesse et délicatesse. Le masculin ultra-féminin en écharpe, Joëlle Bouvier est un petit animal traqué, qui attend, la clope au bec… Titi parisienne, ce gavroche nous parle de son passé (dix-huit ans de création en fusion avec Régis Obadia au sein de la compagnie l'Esquisse au CNDC d’Angers) et de son envol aujourd’hui, mûre réflexion d’une femme libre, qui choisit la voie de la solitude pour mieux se connaître. Le magnéto enclenché, la timidité envolée, la féline fait son entrée et, poète du geste et du mouvement, tente de mettre des mots sur le nouveau spectacle qu’elle présente et danse en solo : « Face à face », carnet intime de sa liberté retrouvée.

La solitude vous va bien…

Je suis contente d’être toute seule, oui, je suis contente. Dans mon histoire, c’est très important de me retrouver en solitaire au Théâtre de la Ville où j’y ai dansé la première fois à vingt ans, avec Régis Obadia. Depuis ce temps, j’ai vécu une histoire fusionnelle avec cet être qui m’est cher. Cette complémentarité avec Régis – un homme, une femme, amants, amis, frères, sœurs – a été formidable. Nous avons affronté les affres de la séparation pour devenir des inséparables ! Et puis, à un moment donné, nous n’avions plus besoin de rien, que de nous ! Il était temps de se prouver tous les deux ce dont on était capable de faire chacun de notre côté. Nous nous sommes séparés vers les quarante ans, en 1999, après vingt ans de vie et de création communes, et cela n’a pas été simple… C’était un grand vide, un grand vertige ! Mais grâce à cette initiative, j’ai découvert une partie de moi que je n’avais jamais exploré. Et comme j’ai besoin de travailler avec les autres, j’ai rencontré beaucoup d’artistes avec qui j’ai collaboré pour exploiter cette solitude : par exemple André Wilms sur « Les Bacchantes » à la Comédie française. J’ai adoré travailler sur ce projet où mon action était extrêmement précise et définie ! C’était différent de ce que je suis habituée à faire, mais j’aime étudier des projets qui ne me ressemblent pas forcément et qui me sortent du cadre habituel. J’y trouve une nourriture.

« Face à face » est un voyage initiatique ?

« Face à face », c’est un aboutissement, une sorte de forme symbolique de mon indépendance. C’est un objet cosmique, poétique, onirique, qui me ressemble, qui est fait sur mesure. Aujourd’hui, je suis prête à danser seule, à me présenter devant le public. Certains n’aimeront sans doute pas ce travail, mais c’est ce qu’aujourd’hui j’ai envie et besoin de montrer, d’exprimer, de raconter, et je n’ai pas de regrets à présenter ce carnet intime. Avec ce solo, je fais le point. Cela fait deux ans que je le prépare. J’en ai fait la création au Théâtre des Gémeaux à Sceaux (92). Depuis, pour son aboutissement, je suis entourée d’artistes et tout simplement d’humains formidables à qui je dois également la foi en cet objet unique. Avec « Face à face », je suis sereine. J’ai fait un travail honnête, sincère, authentique, qui rime avec moi-même. C’est une étape importante.

Cinéma, théâtre, littérature, musique… Vos figures artistiques en sont toutes imprégnées…

Au début, avec Régis, c’était tout d’abord la peinture qui animait nos créations : Dado, Becker, des gens extrêmement forts artistiquement, voire « trash » même, violents, ayant une image du corps tourmentée qui nous correspondait tout à fait. En effet, cinéma, théâtre… je suis parcourue par toutes les formes d’art et je leur rends hommage à travers mes créations par des clins d’œil intemporels ! Mais la danse (et la musique, avec laquelle je pense il est inutile de rivaliser !) reste à mon sens la forme artistique la plus complète pour exprimer un sentiment. Le corps est capable de dire énormément. Un geste veut dire une chose et son contraire. J’aime la danse pour cela. Je suis particulièrement touchée par la beauté et la vérité du geste. Il n’y a pas plus grande émotion à mon sens que le langage du corps.

Comment est-elle cette femme de « Face à face » ?


Elle est multiple ! Elle est fantaisiste. Ce que je n’exploitais pas du tout dans le travail de la Compagnie L'Esquisse. J’étais un peu comme un petit bonsaï auquel je taillais les branches pour conserver une harmonie avec Régis Obadia ! Alors que j’aime m’amuser, faire des farces ! Elle existe bien cette femme-là ! Elle est magicienne, malicieuse, elle est séduisante. Elle a pris conscience de son âge, tout en ayant un appétit fou de la vie. C’est une femme qui n’a plus la nostalgie de son enfance, qui veut devenir une adulte !

Un « solo danse » d’une heure n’est pas à la portée de n’importe quel adulte !

J’ai beaucoup exigé de mon corps de 47 ans. Sur mon premier solo, les mots m’aidaient encore considérablement. Mais sur « Face à face », j’ai voulu aller au bout de mon physique. La fatigue nourrit mon geste aussi ! Je me laisse portée par l’abstraction du geste, cette notion qui fait que l’on est porté par une énergie hors du commun… Ce solo est également bien écrit et cela facilite son interprétation qui devient plus fluide. (J’ai travaillé avec Nadia Xerri-L qui est dramaturge et directeur d’acteurs. Elle a eu la franchise au départ de me dire que l’écriture de « Face à face » était un peu chaotique, elle adorait la matière et a décidé de m’aider sur l’écriture de ce projet). Ce solo est comme un voyage : il y a des chaleurs, des couleurs, des températures qui habitent les différents tableaux de ce spectacle. C’est une poésie qui reste une histoire. Une belle histoire…

Marie-Pierre FERRÉ (Paris)

Face à Face -Cie Joëlle Bouvier
Théâtre de la Ville Salle les Abbesses 31 rue des Abbesses 75018 Paris
Renseignements - Tél : 01 42 74 22 77
Du 27 au 31 mars 2007

Photo © Vincent Warin

Biographie résumée de Joelle Bouvier (source Wikipedia) :
Joëlle Bouvier est une danseuse et chorégraphe française de danse contemporaine née en Suisse en 1959. Pendant plus de quinze ans elle a formé avec Régis Obadia un duo indissociable, créateur de chorégraphies incontournables de la nouvelle danse française. Joëlle Bouvier crée avec Régis Obadia la compagnie L'Esquisse en 1980. Ce sera le début d'une aventure et d'une collaboration fusionnelle pendant plus de quinze ans. Bouvier Obadia devient un être bicéphale qui produira dix-sept chorégraphies jusqu'en 1998. Passions, émotions à vif, lyrisme, étaient la marque du duo incandescent. Ils dirigeront ensemble le Centre chorégraphique national du Havre de 1986 à 1992, puis le Centre national de danse contemporaine (CNDC) d'Angers L'Esquisse de 1993 à 1998. La séparation Bouvier Obadia date de 1998 et Joëlle Bouvier poursuit depuis son travail personnel au sein de sa propre compagnie.
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