MONSTRE DE BEAUTÉSur les planches, rien a priori d’incongru. Dans l’ombre, un lavabo, flanqué d’un banc quelconque, sur fond d’un mur d’escalade tout en béton. Un décor sans charme, dérangé par un événement absurde : une pomme dynamitée en plein milieu de la scène. C’est le coup d’envoi violent et ludique de la pièce. Trois hommes en jean et baskets s’avancent sur le plancher jonché de chair de pomme éclatée. L’auteur de l’explosion, une jeune femme, reste dans un coin, silencieuse. A quatre, ils s’approprient l’espace : sans rupture ni transition, les rôles s’echangent et se succèdent avec virtuosité.

Photo © Arno Declair
Illusion plastique Le jour où Lette comprend qu’on lui refuse la présentation de son nouveau projet à cause de son physique repoussant, son monde s’écroule. Ìl ausculte son visage dans un miroir, scrute ses traits d’un air perplexe : certes son visage n’a rien de parfait, mais de là provoquer le dégoût...! Sa femme elle-même ne manque pas de lui confirmer avec évidence cette réalité qui lui a si longtemps échappé : Lette a bon fond, mais il est laid. Mais qu’est-ce que la vertu lorsque son propre visage représente en-soi une honte pour le genre humain ? Un chirurgien plastique quelque peu loufoque le convainc de passer sur le billard. Un coup de thermos assené sur le nez ; le patient est assommé et le tour est joué. En deux temps trois mouvements, la scène se transforme en bloc opératoire de fortune : tout le petit entourage de Lette, femme, patron, collègue, se transforme en équipe médicale de choc : une mélodie savoureuse d’os brisés, de chairs spongieuses et de nettoyages sanguinolants accompagnent les manœuvres musclées... Pour le brave Lette, un univers qui lui était interdit s’offre à lui : un pouvoir de séduction sans précédent lui assure succès professionnels et amoureux...
Une identité falsifiée Tout dérape quand son visage devient un produit artistique. Mis sur le marché de l’esthétique, ce modèle de parfaite plastique est reproduit à la demande. On passe d’une identité à une autre, sans accessoire, ni effet spécial, comme pour renforcer l’effet schizophrénique nuancé par le brillant jeu de Lars Eidinger, dans le rôle du protagoniste. Seuls quelques objets, à première vue insignifiants, créent un effet décalé au sein de l’atmosphère tantôt inquiétante tantôt burlesque : la pomme, tantôt eclatée, projetée, écrasée, roulée, pelée, dévorée..., -symbole de la chair humaine qu’on torture ?- un thermos, utilisé comme objet chirugical, des câbles qui surgissent tous azimuts... Un jeu d’équilibre et de pesanteur se trame entre les objets et les personnages comme pour mieux se saisir de l’espace. Un effet aérien qui ne manque pas d’insuffler un air de légéreté à la trame dramatique.
Victime de sa beauté banale, Lette regrette presque sa laideur particulière : ne serait-elle pas moins redoutable que ce séduisant masque? La beauté vire au monstrueux, la singularité au commun, l’individualité à la masse. En jouant sur l’illusion du double, Benedict s’interroge de manière ludique sur la singularité du sujet, dans ses angoisses, ses fantasmes et sa solitude.
Elsa ASSOUN (Berlin)
Der HässlicheTexte : Marius von Mayenburg
Mise en scène : Benedict Andrews, décor : Magda Willi, lumière : Kathrin Kausche, Musik : Malte Beckenbach.
Schaubühne am lehninerplatz à Berlin. Les 14, 15, 16, 17, 25, 26.02 et le 24.03.07