VIOLENCE PLEIN CHAMP, THÉÂTRE HORS-JEUUn couple de Monsieur et Madame tout-le-monde emménage dans un intérieur sans façon. Avec leur bébé, Luke, dont le devenir s’avérera édifiant. Par la fenêtre parvient une rumeur inquiétante d’exactions : bruits de camions à la manœuvre, ordres aboyés, hurlements. Ce qu’il faut pour suggérer une rafle, une déportation en cours. Ce monde au dehors que peint Edward Bond n’est qu’une nuit. Sous la férule brutale d’un pouvoir totalitaire dont on ne voit que le bras armé jusqu’aux dents, les wapos, sorte de police militaire. Quelle n’est pas la surprise de ce couple (Dominique Valadié et Carlo Brandt), bien des années plus tard, de voir leur propre fils (Eric Elmosnino) à la tête de la soldatesque, venue prendre position dans leur maison. A l’ouvrage, ce rejeton lambda se révèle ni plus ni moins sanguinaire qu’un autre. Sa violence, dont on aura un long et large aperçu, n’est pas gratuite. Au contraire, elle lui est dictée par un questionnement essentiel.

Photo © Marthe Lemelle
« Le mal est une forme d’innocence » Après
Café et
Le crime du XXIe siècle,
Naître est la troisième pièce de la tétralogie épopée que le dramaturge britannique compte clôturer avec
Les Gens. Comme pour les deux premiers volets, le directeur de la Colline, Alain Françon, metteur en scène désormais quasi attitré de Bond, s’est chargé de la création. Cet été, à Avignon. Le théâtre de Bond se veut « théâtre de la raison ». Pour comprendre le temps présent, et tout en se gardant de jouer les Cassandre, dire les menaces qui pèsent sur lui.
La tétralogie dans laquelle
Naître prend place s’inquiète des risques de dévoiement de la démocratie vers l’arbitraire et
« les formes les plus avancées de l’esclavage ». Comme avec
Café, Bond s’ingénie une fois encore à disséquer la barbarie. Le face à face de l’humain et de l’inhumain au sein d’une même personne. Il en ressort un constat qui dépasse celui de la banalité du mal.
« Le mal est une forme d’innocence », nous dit Bond et l’on comprend que l’on a toujours de bonnes raisons de faire de mauvaises choses.
« Amener le public jusqu’à sa propre extrémité » Au delà des spéculations sur le devenir de nos sociétés, et d’un éventuel retour du refoulé,
Naître déçoit. Sans parler de son texte, Bond ne souhaite pas de littérature sur scène, il a ses idées dessus, se pose le problème de l’écriture, pour le moins complaisante. La pièce compte peu d’actes, peu de situations. Elles sont souhaitées « fondamentales ». Autrement dit, fortes des paradoxes qui rendent compte de l’humanité. Pour nous monter le paradoxe de la barbarie,
Naître montre la barbarie. Plein champ. Et tout, dans la mise en scène de Françon, d’un réalisme sec et cru, à l’exception du dernier tableau, vient créditer sa violence.
Plusieurs scènes, dont celle très longue, tendue, où Luke finira par écraser contre un mur de boucliers le bébé d’une femme qu’il interroge, sont de fait difficilement soutenables. Bond pour qui
« le théâtre n’est pas une boutique parmi d’autres sur le marché », ne se cache pas de
« prendre le public pour l’amener jusqu’à sa propre extrémité ». Mais parce que son théâtre ambitionne de comprendre, il échoue dans le cas de
Naître dès lors qu’il se contente de montrer. Sous l’emprise de cette violence, de cette tension entretenue, le spectateur saisi d’effroi est comme dans état de stupeur. Il a beau se frotter les yeux, les ressorts de ce qui se joue sur scène lui échappent.
Hugo LATTARD (Paris)
Naître D’Edward Bond
Mise en scène d’Alain Françon
Avec Stéphanie Béghain, Yoann Blanc, Carlo Brandt, Luc-Antoine Diquéro, Eric Elmosnino, Victor Gauthier-Martin, Pierre-Félix Gravière, Guillaume Lévêque, Dominique Valadié, Abbès Zahmani
Théâtre National de la Colline -15 rue Malte-Brun 75980 Paris Cedex 20
Réservation : 01 44 62 52 52
Jusqu’au 20 décembre 2006.