LE VIRUS AVEUGLE DE LA SAUVAGERIE"Être" en bande semble plus que jamais la marque des jeunes individualistes d’aujourd’hui. Régler les conflits par la brutalité plutôt que par le dialogue semble être le réflexe de gens pour qui le mouvement d’accélération du monde empêche de prendre le temps de la réflexion. Disposer de tout immédiatement et n’importe comment semble l'une des seules motivations de comportements spontanés, incontrôlables, dépourvus de la perception des conséquences et donc du futur.

Photo © Lou Hérion
La bande comme repère Des faits divers rappellent sans cesse cette réalité tragique dont la proximité ne cesse de se rétrécir. Montrer cela au théâtre n’est pas chose aisée si on désire éviter la démagogie du sensationnalisme, la fausse bonne conscience de l’émotionnel primaire qui sont l’apanage conditionnant des médias commerciaux. Comme chez Edward Bond, l’œuvre de Lars Norèn est de celles qui osent disséquer avec justesse les dérives du présent. Le décor souligne l’infantilisation des personnages puisqu’il est conçu à partir d’éléments de jeu pour école maternelle. Il met, en périphérie, les spectateurs dans la position de voyeurs comme le public d’un match de boxe, d’un accident magnétisant des badauds, d’une arène au milieu de laquelle sera sacrifié le taureau. Le jeu des comédiens est sans cesse sous tension. La mise en scène de Jean-François Noville pour le Théâtre national se situe à la frontière fragile où le corps finit par être entraîné par le discours qui sort de sa bouche.
Trois jeunes, désœuvrés en début de vacances scolaires, glandent. Anders, Ismaël et Keith s’ennuient. Ils sont sans avenir. Ils rêvent, délirent, se provoquent. Il refont leur monde à l’image d’une utopie absurde: demain serait radieux si leur pays, la Suède, n’était plus envahi par les étrangers, les immigrés, les sans-papiers; demain serait à leur portée si on éliminait ceux qui viennent manger le pain des autochtones en travaillant à leur place et en bénéficiant de la protection sociale payée par les citoyens indigènes. Quand passe Karl, étudiant d’origine coréenne, adopté par une famille aisée du coin, cette élaboration raciste trouve de quoi s’incarner.
Le défi comme liberté La pièce révèle des mécanismes divers celui du chef qui prend de l’ascendant sur ses acolytes, celui du suiveur qui tente parfois de s’emparer du pouvoir, celui du moins doué intellectuellement qui se laisse embarquer et maltraiter pour n’être plus seul. Ils démontrent l’inéluctable des dérives du comportement. La fracture sociale crée les circonstances favorables à l’affrontement. L’intello scolarisé selon les normes, appartenant à un milieu fortuné, n’a guère de chance face à la rancœur accumulée d’individus en décrochage scolaire et en mal d’expériences périlleuses, de chômeurs potentiels, d’exclus de la culture. Les dialogues sont clairs. Ils voyagent dans la mauvaise foi des tribuns populistes. Ils se nourrissent de la nécessité pour un quidam de paraître aux yeux du groupe en accord avec les autres, même s’il ne comprend rien, même s’il se sent happé par un courant dans lequel il se noie.
Ghyslain Del Pino, Gaël Maleux et Hervé Piron jouent à l’énergie. Leurs interactions successives de dominants-dominés font mouche. Face à eux, Vincent Vanderbeecken est défavorisé. L’auteur et le metteur en scène en font un déraciné dont on conçoit difficilement qu’il reste si passif, si caricaturalement bon chic bon genre, si démuni, sans avoir l’air pour autant fasciné comme une proie face à un serpent. La scène de l’agression quitte le verbiage des dialogues pour devenir un moment de théâtre porteur de signes. Le dédoublement de personnage devenant témoin des actes qui se commettent met chacun en position de s’interroger sur sa propre impuissance ou sa lâcheté foncière. Et cette trouvaille de Noville donne tout son sens à ce qui fait la suprématie de l’art dramatique sur les images filmées du ciné et de la télé.
Michel VOITURIER (Lille)
Froid, de Lars Norèn (éd. de l’Arche)
Mise en scène : Jean-François Noville
Interprétation : Ghyslain Del Pino, Gaël Maleux, Hervé Piron, Vincent Vanderbeeken.
Scénographie : Didier Payen
Production : Jeune Théâtre National (Bruxelles)
En tournée les 27 et 28 novembre au Centre culturel d’Andenne, du 29 novembre au 4 décembre au Grand Manège de Namur, le 11 janvier au Centre culturel des Roches à Rochefort, le 18 au Foyer culturel de Jupille, le 19 au Foyer culturel de Bravaux, le 23 au Centre culturel de Huy.