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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Jaz - L'Invisible (Bruxelles)

VILLE ET CHAMPS DE BATAILLE

Avec deux spectacles mis en échos, le Varia ouvre sa saison en donnant la parole aux indésirables. Entre «Jaz» et «L’Invisible», l’identité est mise en chantier. Poésie politique, spectacles incandescents.

«Jaz. Oui Jaz. On l’a toujours appelée Jaz. Elle ne sait plus. Simplement Jaz». Ainsi commence cette pièce de l'auteur d'origine ivoirienne Koffi Kwahulé. Dans la grande salle du Varia, l’ambiance frôle l’intime. Lumière terre, sur plateau en forme de stèle inclinée, le metteur en scène Denis Mpunga, installe la comédienne Carole Karemera et la contrebassiste Julie Chemin. Attention, nous sommes dans une session théâtrale de sons largués sur le bitume. D’un fait divers sordide «Jaz» est une pulsion poétique et violente. Elle laisse parler une femme «hantée par le traumatisme d’un viol». Sous la forme d’un interrogatoire qu’on devine, la femme témoigne de son amie. «Jaz» possède une beauté inadmissible dans les cités abandonnées d’une ville anonyme. Entre la sanisette commune et sa chambre de bonne, elle qui voulait vivre «sans histoire et sans destin » va faire les frais d’un voisin illuminé, un Christ fou pour un viol rédempteur…
 Photo © Raymond Dakoua

«Jaz» est un conte âpre, né d’une langue syncopée, loin de l’étiquette faussée du «théâtre africain». Il peut paraître difficile d’accès, mais après un temps d’adaptation, le spectacle devient un vertige précieux. Avec souplesse, Carole Karemera déploie le texte comme un souffle polyphonique, flirtant au rythme de la contrebasse. «Jaz» est une formation accordée et un spectacle à expérimenter.

L’immigré belge

«Tu sais pas. Tu crois tu sais. Tu sais pas. Mon visage, tu regardes : lèvres grosses comme femme accouche… Et tu dis : étranger. Mais tu sais pas». C’est le comédien Dieudonné Kabongo qui nous interpelle dans la petite salle du Varia. Voix chaleureuse mais pas dupe, il raconte «L’Invisible» de Philippe Blasband, un auteur belge, né en Iran. Ensemble, la voix témoigne de la «joie» de vivre en terre étrangère, en langue étrangère. «Je voudrais montrer à quel point émigrer en Occident, c’est une perte. Une douleur. Et une mort.» écrit Blasband.

En effet, c’est avec un français approprié qu’un homme sans nom apparaît. Dans la sobre mise en scène d’Astrid Mamina, il devient l’archétype de ces nettoyeurs-de-bureau-après-18h. Allez savoir si l’exil qui l’a amené du Congo jusque chez nous l’a déphasé. Car l’homme parle de son frère, l’invisible qu'il est le seul à percevoir. Au fil de son intégration, l’existence du frère semble s’évaporer. Entre-temps, on revoit l’itinéraire, raconté avec une gouaille africaine, en français disloqué et imagé, mais sans caricature. Séparation des frères au pays natal, l’un devenu maréchal-ferrant, l’autre, sorcier. Première source de jalousie qui se poursuit jusque leur exil en Belgique, de camps réfugiés en appartements de fortune miteux.

Dieudonné Kabongo (comme Carole Karemera) possède une présence scénique à toute épreuve. Il joue de plusieurs voix, varie le corps et l’espace, rend tangible le frère nécessaire en terre inconnue et surtout, interpelle le spectateur, sans forcer, avec des situations cocasses mais aussi avec des mots : «Rêvez, imaginez : vous, étranger».

Nurten AKA (Bruxelles)

Au Théâtre Varia, Jaz à 20h30 et L'Invisible à 20h, jusqu’au 7 octobre.
Tél.: 0032. 2.640.82.58. 
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