L'IMPORTANCE D'ÊTRE JUSTE
Au théâtre Antoine, Pierre Laville a mis en scène une nouvelle version de L’Importance d’être Constant, dernière œuvre dramatique d’Oscar Wilde. Décevant. Petit bijou à l’italienne, le théâtre Antoine présente une magnifique salle ornée par un plafond de minuscules mosaïques couleur or et un large rideau aux tons vert Véronèse. Véritable écrin propice à la mise en scène de pièces dites « classiques », le spectacle, à l’affiche jusqu’au 29 octobre, ternit considérablement l’endroit. Et pourtant, cette « comédie de société » écrite par l’auteur d’
Une Femme sans importance et
Un mari idéal ne manque pas d’éclat. Sous titrée à l’origine, « Comédie frivole pour gens sérieux », cette œuvre révèle l’ingéniosité de Wilde dans l’art du dialogue et l’architecture même de sa pièce. C’est une comédie « boomerang ».

Photo © Gilles Bureau
Gwendolen Fairfax ne peut aimer qu’un homme prénommé Constant. Par amour pour elle, Jack Worthing deviendra Constant avant d’apprendre qu’il est né Constant. Il est l’homme constant pour celle qui l’aime. Malheureusement, l’inintérêt des deux décors créés par Pace, habitué (peut-être trop) au théâtre Antoine pour lequel il travaille depuis 20 ans et la direction d’acteur, sans grande originalité, plombent la pièce. En partant du principe que les théâtres privés sont tributaires de leurs chiffres d’affaire donc du nombre d’entrées, ils formulent leurs saisons théâtrales selon deux paramètres : le choix du texte et les têtes d’affiches. Et c’est somme toute logique. Maintenant croire que toutes les têtes d’affiches (montantes dans ce cas précis) vont être à la hauteur du texte est somme toute moins sûr. Et j’ai le regret de voir une distribution très « audiovisuelle » ramener les personnages à leur plus petite dimension.
Lorant Deutsch en trublion hâbleur est loin d’incarner le dandy britannique à la vie dissolue et aux mœurs légères ; Frédéric Diefenthal peine à interpréter avec justesse le rôle de Jack Worthing et si Gwendoline Hamon ne portait pas avec tant d’élégance de si belles tenues, je crois que l’on pourrait se demander ce qu’elle fait dans cette pièce. Les comédiens ne jouent pas avec la férocité de leur texte, semblant prendre comme excuse le marivaudage de l’oeuvre pour caricaturer leurs personnages, perdant enfin de vue que le texte ne fait malheureusement pas tout.
Dans la seconde partie du spectacle, le rythme s’essouffle, le jeu se concentre, sans que cela prenne sens, dans une seule partie de l’espace scénique parasitant le champ d’action des comédiens. En définitive, Macha Méril en Lady Bracknell et Yves Gasc portent à eux seuls cette oeuvre. Mes compliments iront donc uniquement à Emmanuel Peduzzi pour la réalisation des costumes.
Enfin, en sortant de la salle, je me suis souvenue que j’étais au théâtre Antoine, anciennement théâtre Libre, théâtre d’avant-garde et « novateur » dans son répertoire et sa qualité de mise en scène. Avec comme idée maîtresse d’André Antoine : le rôle de l’acteur est au service du Théâtre et non l’inverse. S'en souvient-on seulement ?
Priscilla GUSTAVE-PERRON (Paris)
L’Importance d’être Constant , de Oscar Wilde
Théâtre Antoine 14 bvd de Strasbourg 75010 Paris.
À 20 h30 - Durée du spectacle 2 h 30
Jusqu'au 29 octobre 2006.
Notes du metteur en scène Pierre LAVILLE : Oscar Wilde écrit L'IMPORTANCE D'ÊTRE CONSTANT, simultanément à UN MARI IDEAL. Il y a dix ans, le Théâtre Antoine affichait UN MARI IDEAL, qui allait rencontrer un très grand succès pendant trois ans. Aujourd'hui, Héléna Bossis et Daniel Dares présentent L'IMPORTANCE D'ÊTRE CONSTANT, qui trouve dans le théâtre fondé par André Antoine, au moment même où Oscar Wilde écrivit la pièce, un décor plus que jamais... idéal.
Les deux pièces d'Oscar Wilde, irlandais de souche et d'humeur, on pourrait dire doublement insulaire, aussi peu "anglais" que possible, seront créées à Londres, à moins d'un mois d'intervalle, en janvier-février 1895, et elles seront acclamées, en présence de la famille royale, par la haute société londonienne, celle-là même que l'auteur dénonçait de toute son ironie, sinon de tout son mépris.
Le mois précédent, Wilde - célèbre pour son oeuvre de journaliste autant que de dramaturge - avait traîné en justice pour diffamation Lord Douglas, père du petit Lord qui avait bouleversé sa vie. Il affrontait en toute lucidité un procès qui allait lui valoir plusieurs années de bagne et la ruine de sa vie affective et sociale. Le Dandy se faisait Justicier, par pur désir de proclamer une vérité qui lui semblait essentielle et que rejetait la société victorienne. C'est placé au plein coeur de cette épreuve tragique et de ce contexte offensif, où il allait tout perdre (sauf paradoxalement sa femme Constance et ses enfants), dans cette tension et livré à ce déchirement, qu'il écrit L'IMPORTANCE D'ÊTRE CONSTANT, la pièce la plus joyeuse, légère, vivace, imprévue, libre, jubilante qui soit. Sans la moindre trace des terribles dangers qu'il traverse. L'auteur écrit sa pièce comme à l'opposé de tout souci, dans une situation duelle, sorte de mise en abyme décalée.
L'IMPORTANCE D'ÊTRE CONSTANT est un hymne au bonheur, à l'insouciance d'une catégorie sociale de nantis, à la douceur de vivre, au jeu des amours et du hasard, à la légèreté qui rassure, sinon guérit des charges qu'impose une société prude et intransigeante. Wilde écrit sa pièce avec une maîtrise sans égale, une forme évidente et accomplie. L'oeuvre est jubilatoire. Tout ici a goût du bonheur, ce qui n'empêche pas de pressentir tout autour la charge d'un monde impitoyable.
Wilde semble possédé par un plaisir illimité de créer du théâtre. Une forme de théâtre et de comédie, qui renouvelle le genre, cousin de Lewis Caroll, lointain rejeton de Marivaux, générateur au cinéma des comédies "primitives" de John Ford (autre irlandais). Et comme s'il pressentait qu'il s'agissait bien de sa dernière pièce, il fait feu de tout. Il danse sur un volcan, léger, rieur, insouciant, sans renoncer une seconde à faire agir le thème profond qui court à chaque instant, celui du Double, de l'impossible manière de s'assurer fragmenté et divisé, de cette dualité qui est pourtant un des plus répandus fardeaux de l'homme. Chacun de ses personnages est candide et cynique, naturel et dandy, actif et passif, vertueux et débauché, sincère et rusé, infidèle et constant, double et unique. C'est bien dans ces années-là que l'ont découvre une sexualité autre et les premières oeuvres de Freud, où la musique, la poésie et la peinture éclatent... Tout renvoie à une dualité de l'homme, dont la grande histoire revient à s'inventer une unité.
Quête d'unité, quête d'identité. Qui es-tu ? D'où viens-tu ? Quel est ton nom ? Es-tu mon frère ? De qui suis-je le fils ? Les personnages de L'IMPORTANCE D'ÊTRE CONSTANT courent après eux-mêmes, transgressant leur rôle social. Tous les genres volent à leur secours et tous les procédés possibles : changements d'identité, travestissements, ruses, coups de théâtre. On croise le merveilleux, presque l'incohérence du rêve (ce bébé confondu avec un manuscrit de roman sentimental et devenant un petit Moïse égaré à la consigne de Waterloo Station...). Nous sommes au théâtre et nulle part ailleurs.
Le réel existe-t-il ? La vie est un songe, nous le savons, chantonne Wilde, et tout est bien qui finit bien...