LA RENTREE… DES SORTIES THEATRALES OUTRE-QUIÉVRAIN Ca devient une tradition à Bruxelles, les théâtres ne se contentent plus d'envoyer du matériel promotionnel par courrieR ou courrieL pour annoncer leur saison aux fidèles abonnés mais tentent d'appâter de nouveaux "consommateurs de culture" (sic) en les invitant à une "Soirée Festive de Présentation" de ladite saison. Enfin… les théâtres installés, subsidiés, RE-connus, si pas connus de tout un chacun. Les autres, les petits, les nouveaux, comptent sur la curiosité toute relative du spectateur potentiel et essaient l'originalité notamment sur la Toile, d'où quelques sites inventifs à visiter... C'est ainsi que "la Rentrée" devient un spectacle à part entière.
Pour exemple : une soirée, au Théâtre National, avec aussi – et plus encore original pour qui connaît un peu le contexte belgo-belge – l'annonce d'un cycle appelé "Toernee General" proposant les coups de cœur réciproques des directions du TN et du KV, son homologue néerlandophone. Il s'agit donc de créations appréciées par le tandem Colinet-Goossens, déjà vues la saison écoulée, qui émanent de porteurs de projets bien connus déjà, comme de quasi inconnus… en tout cas du public de "l'autre communauté linguistique".
La programmation "échangiste" se veut de qualité (sans être "un best of" de la saison écoulée), jeune et novatrice, comprenant aussi des rencontres variées. Les représentations du 15 au 23 septembre, dans chaque langue respective avec surtitrage, ont lieu en accueil dans le théâtre situé "de l'autre côté de la frontière linguistique". Une frontière ? Pas aussi fermée, donc, que certains politiciens le voudraient mais encore réelle il est vrai, pour le public bruxellois et francophone en général. Alors, tout de même un exemple. Le TN propose
Au Nom du Père, une production des anversois Het Toneelhuis et Toneel Group Ceremonia.
On retrouve comme chez d'autres Flamands cette façon de décaler une histoire somme toute assez simple sur un fond de problème grave, voire de tabou ancestral. Particularité propre à la Flandre (notamment), les marques obsessionnelles laissées par le catholicisme. Ici, ce fameux "Notre Père" que l'on prie ou que l'on maudit, et le référent à l'image du Christ crucifié implorant ("Eli, Eli, Lama Sabachthani"). Déjà pour
Au fond du bois du même Eric de Volder (associé au musicien Dick Van der Harst) que j'avais vu au Varia en 2002, la volonté était de transcender le fait divers (là, énorme, l'affaire Dutroux). Ici, il s'agit de ce "désir d'enfant" et de son corollaire, l'impuissance - qu'on essaie de combler par tous les moyens dans nos sociétés modernes - qui habite… un homme.
Il y a chez de Volder et son équipe soudée, tous bourrés de talent, cet héritage du sombre marié à la truculence, du grotesque à la Ensor ou Ghelderode avec les masques-maquillages, les marionnettes grandeur nature, mais aussi comme une orchestration des voix parlées et du fond musical agissant en contrepoint, la place accordée à la gestuelle, à l'effet visuel quasi pictural (de Volder est d'abord et aussi plasticien), une sorte d'expressionnisme général… autant d'aspects théâtraux aussi importants que le texte lui-même. C'est ainsi que beaucoup d'images fortes restent encore longtemps après dans la mémoire du spectateur : depuis ce qu'on pourrait appeler le "monologue de l'embryon" et son nounours-crucifix, jusqu'au cérémonial funèbre final assurément étrange puisque les deux protagonistes se retrouvent non plus seulement en doubles-marionnettes mais "manipulés" (!) par de curieux trios de personnages vivants. C'était l'un des spectacles à découvrir absolument, comme d'autres, qui sont loin, et heureusement, d'avoir terminé leur carrière dans et hors pays !
Suzane VANINA (Bruxelles)
Photo © Erase-e(x), de Anne Theresa De Keersmaeker, une coprod SACD-Avignon