MECANISMES DE L’ABSURDIE MERCANTILE Le thème de la famille est l’un des plus récurrents de l’écriture romanesque et théâtrale. La famille est, en effet, le point de convergence de la plupart des vies individuelles, et même la solitude de l’individu se définit souvent par rapport à elle. L’auteur uruguayen Carlos Liscano a lui aussi voulu apporter sa pierre à un édifice qui n’est pas prêt de s’écrouler… Dans sa pièce, transposition théâtrale d’un écrit romanesque, il a voulu, dit-il, « mettre les choses au clair avec sa propre famille » et s’est vite rendu compte que c’était impossible. Aborder le thème de la famille, c’est en effet se plonger dans l’irrationnel, voire le sacré. Or, voici que le sacré censé imprégner les antiques rapports familiaux, avec le développement du commerce, de la société marchande et, plus largement, du système capitaliste, ce fameux «sacré » en a pris décidément un « sacré coup » ! Dans l’une de ses œuvres, Jonathan Swift, avec cet humour radical qui le caractérise souvent, formula jadis de « modestes propositions en vue d’empêcher les enfants des pauvres en Irlande d’être à charge à leurs parents ou à leur pays » en faisant d’eux la base de la commercialisation de plats cuisinés destinés aux riches. La famille dont nous parle Liscano reproduit sans concession le mécanisme de base de survie par lequel les parents peuvent continuer à profiter aussi modestement que possible d’un système consumériste au sein duquel un mercantilisme exaspéré vient sans cesse dénaturer les relations parents-enfants.
Baroque latino-américain… Ainsi, dans « Ma Famille », on vend un ou deux enfants au marché pour pouvoir changer le frigo, la télévision, ou tout simplement, tel Saturne dévorant ses enfants, pour financer le plus prochain repas des parents… Plus tard, ce seront les enfants qui solderont leurs père et mère…
Pour décrire tout cela, Mateluna, metteur en scène d’origine chilienne, a imaginé une déconstruction de l’espace, des personnages comme du jeu même des comédiens qui induit de fait une fragmentation – et donc une dédramatisation - quasi-totale de l’action, même si l’expression des sentiments n’est jamais éludée. Y-a-t-il d’ailleurs une action ? Pas vraiment. Plutôt une suite de tableaux, de situations, où ceux-ci étant toujours interchangeables, les personnages ne sont jamais incarnés à chaque instant par les mêmes acteurs, ces derniers tous revêtus au départ du même uniforme de base. Leur jeu, extrêmement précis, méticuleux même, est volontairement stéréotypé, bourré de tics dont l’accumulation délibérée finit par produire une cocasserie et des effets comiques tout à fait dans l’optique de Bergson constatant que « le rire était provoqué par de la mécanique plaqué sur du vivant ».
Tous ces éléments font de ce spectacle un édifice étrange à la fois baroque et cubiste dans lequel on ne peut que reconnaître une dimension propre aux écritures latino-américaines. Il y a aussi des sentiments mais pas de sensiblerie : elle ne saurait ici être de mise. Nous sommes face à la description guignolesque d’un monde qui ressemble, de près ou de loin assez furieusement et de plus en plus à notre univers quotidien.
Henri LEPINE (Avignon)
Ma Famille
Auteur : Carlos Liscano (Uruguay)
Création Contraluz et Laboratorio Teatro Total
Avec Khalida Azaom, Julie Minck, Rémi Pradier, Stéphane Roux
Mise en scène : Mateluna
Festival Off. Du 8 au 31 juillet 2009 à 21h15. Ecole Persil Pouzaraque (relâche le 20 juillet).