Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.
FREAK SHOW INTIME
En portant la barbe, attribut masculin s'il en est, Jeanne Mordoj déballe dans Eloge du Poil son univers forain. Un objet drôle, singulier, où le monstrueux se frotte à la grâce.
Dès l'entrée, tout nous prouve que ce spectacle-là a son propre monde : une scène et des gradins occupent la salle, et tandis que le public prend place, « elle » lit. Tranquillement assise sur scène, tournant le dos au public. Comprendre, donc, que nous ne sommes pas au théâtre. Ailleurs, chez elle, dans une étrange baraque foraine...
Attribut libératoire
Après quelques minutes de suspense, la circassienne ôte enfin le foulard masquant son visage, pour exhiber avec une effronterie espiègle la fameuse barbe. Une fois ce geste fondateur effectué, Jeanne Mordoj peut alors déballer son univers, enchaînant manipulations bizarres et singulières contorsions. Convoquant au besoin coquilles d'escargots, crânes de blaireaux ou de béliers, œufs, elle passe avec la même posture désinvolte d'une ventriloquie enfantine à une jonglerie sublime avec jaune d'œufs.
À travers la succession de ces numéros, c'est un drôle d'éloge qui nous est proposé. Une célébration de l'inutile, une apologie du superflu, entre grâce et monstruosité. Mais cette accumulation sauvage prend rapidement, par les paroles elliptiques et l'économie de gestes qui l'accompagnent, des allures de rituels. Ces actes ancestraux dessinent lentement les contours d'un monde à la symbolique fascinante. Le recours à des objets archaïques mais très terriens, sortes de gris-gris d'un autre âge, deviennent ici matières de poésies étrangement belles. On saisit alors que dans cet espace, où tabous et humeurs deviennent partie du propos, tout s'inverse : par le port de la barbe, la comédienne accède à un état où tous les excès lui sont permis.
Elle seule est libre, tirant de cette posture le luxe de la transgression. Nous assistons à la jubilation d'une femme affranchie de l'humanité, mais non indemne de ses horreurs. Une proposition où « ça déborde », littéralement, et où Jeanne Mordoj passe avec la même facilité de la fascination ogresque à la beauté enfantine, entre ironie et grâce.
Caroline CHATELET (Paris)
Éloge du poil
de Jeanne Mordoj et Pierre Meunier
Compagnie Bal - Jeanne-Mordoj
Création et jeu : Jeanne Mordoj
Mise en scène : Pierre Meunier
Collaboration à la chorégraphie : Cécile Bon
Collaboration à la ventriloquie : Michel Dejeneffe
Scénographie et lumière : Bernard Revel
Composition musicale et ambiance sonore : Bertrand Boss
Décor et accessoires, assistant de la femme à barbe : Mathieu Delangle
Régie générale et régie son : Éric Grenot
Costumes : Stéphane Thomas, Tania Dietrich et Élisabeth Cerqueira
Graphisme et peinture : Camille Sauvage
Production Compagnie Bal.Avec le soutien de la DMDTS, de la DRAC et du Conseil Régional de Franche-Comté, du Conseil Général du Doubs. Coproduction : La Brèche, centre des arts du cirque de Basse-Normandie à Cherbourg - Pronomade(s) en Haute-Garonne - Théâtre de l’Espace, scène nationale de Besançon - Le Merlan, scène nationale à Marseille - Parc de La Villette à Paris - Equinoxe, scène nationale de Châteauroux. Cirque -Théâtre d’Elbeuf, Centre des arts du cirque de Haute Normandie. Résidence et aide à la production : Les Subsistances à Lyon - Quelques p’Arts… le SOAR, scène Rhône-Alpes.Aide à la résidence : Les Migrateurs - associés pour les Arts du Cirque / le-Maillon Théâtre de Strasbourg.Accueil en résidence : La vache qui rue, Moirans en Montagne.
Théâtre de la Bastille • 76, rue de la Roquette • 75011 Paris
Réservations : 01 43 57 42 14
Jusqu'au 31 mai 2009 à 20 heures, dimanche à 17 heures, relâche les 21, 22, 23, 24, 28 et 29 mai
Durée : 1 heure
Spectacle tout public
22 € | 14 € | 13 € | 10 €
Photo Marie Frécon