TRISTE BOUFFONNERIE Fantasio c'est le personnage désenchanté sorti de l'esprit schizophrène de Musset, un esprit fraîchement désabusé, joyeusement mélancolique, qui se fait bouffon pour tromper son ennui. Une figure romantique, ambivalente, nihiliste... en somme, contemporaine. Rien à voir avec le Fantasio désespérément fade qui anime la mise en scène «néo-conservatiste » de Denis Podalydès . Fantasio sous les traits féminins de Cécile Brune. C’est la principale innovation que Denis Podalydès s’est permise pour la mise en scène du texte de Musset. Un jeune garçon à travers le visage d’une femme quadragénaire, le choix, intéressant, peut être pensé comme une sensibilisation au clivage originel du protagoniste, un esprit déjà usé dans un corps jeune,
« le mois de mai sur les joues et le mois de janvier sur le cœur ».
Malheureusement, le jeu de Cécile Brune est aussi creux que le vide qui empoisonne notre héros blasé. Incapable de donner une voix à la souffrance qui hante la chair de Fantasio, la comédienne, non seulement reste en surface de la complexité du personnage, mais finit carrément par exaspérer. Ses minois nostalgiques inspirent l’indifférence, ses pointes cyniques laissent de marbre, ses envolées mélancoliques font soupirer. Le numéro de bouffon improvisé ne sauve pas la mise : la subtilité de l’imposture se perd dans un jeu morose. On s’ennuie ferme à défaut d’être bouleversé par l’ennui existentiel de Fantasio.
Les autres dindons de la farce ne sont pas plus convaincants : Florence Viala (Elsbeth) pense nous faire sourire en multipliant des airs de gourde mais nous accable de superficialité, les joyeux compagnons de Fantasio nous imposent un texte déclamé monocorde et insipide.
Seul le Prince de Mantoue, véritable bouffon de l’affaire, (C. Hervieu-Léger) égaye franchement mais brièvement l’intrigue.
La production dans son ensemble donne le sentiment d’un bricolage soigné, du contemporain frelaté qui essaierait de nous faire croire par quelques effets modernisants que la mise en scène est nouvelle. Ni une vidéo super 8, ni les costumes de Christian Lacroix ne parviennent à nous donner un nouveau regard sur la pièce. Ils participent bien au contraire à un univers artificiel, proprement inauthentique, du théâtre du théâtre, bien loin de l’effort du contemporain capable de transmettre la valeur intemporelle d’un texte de qualité. On n’espérait autre chose de Podalydès que de suivre la politique de La Comédie française, qui au nom de la tradition sombre bien souvent dans « un théâtre paillette » bien pensant, esthétiquement correct, émotionnellement nul.
Elsa ASSOUN (Paris)
Fantasio Texte : Alfred de Musset
Mise en scène : Denis Podalydès
Avec Cécile Brune, Claude Mathieu, Christian Blanc, Florence Viala, Guillaume Galienne, Clément Hervieu-Léger, Adrien Gamba-Gontard
Dramaturgie : Emmanuel Bourdieu
Décor : Eric Ruf
Lumières : Stéphanie Daniel
Costumes : Christian Lacroix
A La Comédie-Française Salle Richelieu du 18 septembre 2008 au 15 mars 2009
Photo © Cosimo Mirco Magliocca