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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Lonely Planet (Paris)

L’ART DE L’IMPLICITE

 

Dire ou ne pas dire. Le dramaturge contemporain Steven Dietz a fait sienne cette formule dans sa pièce « Lonely Planet », écrite en 1993. Mise en scène et traduite par la compagnie Hercub’ à la Manufacture des Abbesses à Paris, la pièce aborde le sujet délicat des années SIDA, sans l’énoncer clairement. De l’implicite qui tue.


La pièce s’ouvre sur Jody, un homme silencieux à l’allure sombre interprété par Michel Burstin. Il est débout sur une scène surélevée, bombée. On comprend vite que ce tréteau est la reconstitution d’un globe en bois. Ensuite, arrive Carl, un être aux antipodes du précédent, joué par Bruno Rochette. Hyperactif, il marche vite, parle beaucoup, anime le monde taciturne de Jody et ramène une chaise. Ce personnage prolixe semble en permanence dans l’urgence. Celle d’aller faire les mille et un métiers qu’il s’invente. Car oui, cet homme ment. Mais il l’assume. La seule chose vraie qu’il fait est d’apporter, à chaque irruption dans le magasin de son ami, une chaise. En bois, en inox, en fer forgé.


 

Ce début est énigmatique. On ne comprend pas tout de suite ce qu’il se trame entre les deux personnages. Seuls quelques indices, jetés ça et là, permettent de saisir pas à pas le propos. Ces deux hommes sont amis. Tous deux dépressifs, chacun à sa manière. Jody, par le silence et le retrait. Il ne quitte jamais sa boutique de cartes. Carl, par l’agitation permanente et par cette obsession de la chaise. Il cherche à combler le vide du magasin de Jody. Mais surtout, à faire revivre leurs différents amis, les marginalisés décédés, à qui appartenaient jadis ces chaises. Cet envahissement de la chaise est une allusion très claire à la pièce fantastico-absurde de Eugène Ionesco.


Les failles qu’ils cachent, ce sont  des angoisses profondes et communes. La peur de la maladie. Laquelle ? Elle n’est jamais dite, jamais prononcée. Elle est tacite parce que trop évidente. Jody déclare : « Aujourd’hui, quand on est malade, tout le monde sait ce que ça veut dire ». L’homosexualité des deux hommes conduit sur la piste du SIDA, qui fait des ravages dans la communauté gay des années 80.


Les ténèbres du sens

 

Le théâtre contemporain que propose Steven Dietz croit en l’intelligence du spectateur. « Lonely Planet » nécessite un effort intellectuel pour rendre le sujet limpide. Rien n’est évident dans ce texte, tout est caché, tout doit se deviner. Du coup, l’attention ne lâche pas. Enfin, pas tout à fait. L’interprétation des deux comédiens, si elle est sensible et délicate, ne manque pas moins de rythme. Un engourdissement s’empare de la pièce, malgré les entrées en scène énergique de Carl. Ce sont surtout les monologues, moments d’effusion des personnages, qui donnent toute l’ampleur à ce spectacle. Individuellement, les comédiens prennent plus d’épaisseur, mettant à nu leurs faiblesses sans tomber dans l’écueil du larmoyant ou du cliché.


Mettre en scène le SIDA n’est pas chose facile. La pièce « Lonely Planet » le fait avec délicatesse et pudeur. C’est là tout son mérite.




Cécile STROUK (Paris)


Lonely Planet (Paris)

Auteur : Steven Dietz

Metteur en scène : Sylvie Rolland

Interprétation : Bruno Rochette, Michel Burstin


A la Manufacture des Abbesses, 7 rue Véron, 75018 Paris, métro Abbesses. Du 29 octobre au 27 décembre, le mercredi, jeudi, vendredi et samedi à 19h

Photo DR


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