POESIE GOTHIQUE AU PAYS DES POM-POM GIRLS
C’est magique, inattendu, époustouflant. Matthew Bourne a choisit de mettre en scène cette oeuvre originale du génial Tim Burton, véritable féerie gothique simple et tendre. Deux heures où un ballet muet, porté par la musique ensorcelante de David Elfman, entraîne le public dans un univers dont la beauté sombre dissimule une fine analyse socioculturelle. Il fallait un culot monstre pour prendre le Théâtre du Châtelet en tenaille, ce haut lieu de spectacles musicaux, et monter Edward aux mains d’Argent dans l’ombre du film originel. Et non seulement en s’attaquant à un petit bijou du cinéma, mais en le transformant en un ballet muet, seulement régit par la musique et le talent de mime des acteurs. Le tout, sans la gueule d’ange de Johnny Deep, créateur du rôle principal.

Du culot encore et des moyens, pour nous faire décoller du 1er arrondissement et nous entraîner un soir de pleine lune dans un château abandonné, dans les banlieues façon Pleasantville ou parmi les tombes d’un vieux cimetière. De l’audace toujours pour embellir le chromatisme burtonien dans un décor fantastique, dans tous les sens du terme.
Créature inachevée fruit d’un inventeur disparu un peu fou, Edward est un jeune homme étrange dont les doigts sont des ciseaux. Recueillit dans une famille des banlieues américaines, Edward intrigue, puis séduit. Cœur solitaire et pur, il ne tarde pas à tomber amoureux de Kim, incarnation parfaite de la pretty girl 50’s. Mais le regard de la société dont il ne connaît ni les règles, ni les devoirs, va en faire la victime sacrifiée de son jugement aveugle.
Le miroir des autres Indéniablement, Matthew Bourne a su transmettre l’essentiel idéologique d’Edward aux mains d’Argent dans une mise en scène des plus efficaces, sans tomber dans le piège du copier/coller. Le ballet mécanique des habitants de Suburbia rassemble toutes les familles américaines types: jeunesse Happy Days, pin-up, protestants sortis tout droit du tableau Gothique américain de Grant Woods, patriotes militant, famille BCBG, joggers, le tout années 50 où jupes à corolles, cheveux gominés, Cadillac, sexe désincarné, dents blanches et health way of life sont prônés à la limite du supportable.
Une vitrine que vient troubler Edward, avec sa combinaison de cuir, ses mouvements maladroits et saccadés, ses cheveux en pétard et sa sensualité sous-jacente. Bien que l’histoire soit simple, elle n’en demeure pas moins une fable où se discute le regard de l’autre : le regard amoureux qui grandit, celui de la société qui élève ou qui condamne. Où la place de l’individu et le droit à la différence sont broyés par l’effet de masse d’une moralité sans appel. Où Suburbia n’a rien à envier aux voisins machiavéliques de Desesperate Housewifes.
Servie par un décor mobile et par un Edward tout aussi expressif que son modèle hollywoodien, l’émotion est bien là, jusqu’à nous faire repartir du spectacle gorge nouée et larme vacillante, tels des enfants ayant lu un conte triste et beau. Apothéose finale, les flocons tombant sur le parterre du Châtelet, clin d’œil burtonien à nos âmes engourdies.
Marie-Pierre CREON (Paris)
Edward aux mains d’argent.
Thèmes musicaux de la bande originale du film Danny Elfman
Basé sur le film original avec l'aimable autorisation de la 20th Century Fox
Histoire et réalisation du film original : Tim Burton
Scénario original et coadaptation : Caroline Thompson
Décors et costumes : Lez Brotherston
Lumières : Howard Harrison
Son : Paul Groothuis
Trente danseurs et douze musiciens.
À l’affiche du : 9 octobre au 2 Novembre au Théâtre du Châtelet, 1 place du Châtelet, 75001 Paris.
Location : du mardi au dimanche, à 20h. Mâtinée le dimanche : 15h. Renseignements et location: www. chatelet-theatre.com ou au 01- 40 -28- 28 -40 de 10h à 19h (sauf dimanches et jours fériés).