LA HUGUENOTE En faisant revivre la deuxième dame de France sous Louis XIV, Jean-Claude Seguin et Marie Grudzinski offrent un spectacle très drôle et diablement pédagogique qui pourrait servir de modèle à bien des profs d’histoire démotivés. Les mots d’hier résonnent d’une modernité troublante que rehausse une mise en scène sobre mais lumineuse. Loin des grands discours théoriques ronflant d’un didactisme empesé, « Palatine » ne nous ouvre pas la porte de la grande Histoire, préférant nous la faire découvrir par l’œilleton, ce petit objet qu’on nomme aussi judas… De traîtrises, de coups bas, de haines intestines il sera beaucoup question ici.
Nous sommes sous Louis XIV. Arrachée à l’âge de 19 ans de son Palatinat natal, cette région de l’actuelle Allemagne où Rhin et Neckar arrosent les splendides villes de Mannheim et Heildeberg, Charlotte-Elisabeth de Bavière arrive à la cour de France pour y épouser Monsieur, le frère du roi. Elle y vivra jusqu’à son dernier souffle, pendant près de 50 ans, en proie à la nostalgie, la solitude, la haine de la Maintenon (« l’ordure », « la vieille guenon »), les calomnies de salon, la trahison, la vieillesse…
Seule en scène, Marie Grudzinski est une magistrale Palatine, entre lucide férocité et fragilité qu’il faut masquer pour ne pas risquer de la donner en pâture à ceux qui s’en délecteraient, le tout rehaussé d’un humour pertinent, percutant, pétillant. Déambulant dans les couloirs, les alcôves, les chambres et antichambres du pouvoir, elle fait revivre un Versailles sans vraiment faire rouler carrosse sur les sentiers battus.
Le texte n’est autre que la correspondance que cette femme libre entretint avec sa famille en Allemagne. Du « petit démon » qu’elle fut enfant à la femme qui prit « le parti de rire de sa laideur » en préférant « avoir des rides que des drogues blanches sur le visage », de l’anticléricale « trop vieille pour croire en ces niaiseries » de sermons et clamant son admiration pour le « Tartuffe » de Molière à la victime de son franc parler, c’est l’autoportrait d’une déracinée que livrent ses lignes drôles, crues, émouvantes, salaces, au détour desquelles se tissent fausses alliances et vrais complots qui ont façonné l’histoire autant que les traités les plus retentissants.
Une grande épistolière
« La naissance tient lieu de tout et supplée aux qualités qui manquent » écrit-elle en 1696. Peut-on affirmer plus clairvoyante et universelle vérité ? Avec des mots d’une lumineuse élégance même lorsqu’elle évoque les aspects les plus bas de l’existence (les passages sur les fonctions reproductrices et digestives de l’homme sont un pur bonheur), cette Bavaroise, qui trouve au « café une odeur d’haleine corrompue » et se pâmerait devant une choucroute plutôt que les « délicatesses dont on raffole ici » établit un état des lieux d’une France empêtrée dans sa préciosité guindée et son incoercible propension à ce qu’on n’appelait pas encore à l’époque du copinage ou de la censure. Ce n’est rien de dire que la fulgurante modernité du propos a quelque chose de troublant
Jean-Claude Séguin, dans sa mise en scène, a fait preuve de la plus belle humilité qui soit. Grâce lui en soit rendue de n’avoir jamais boursouflé son travail d’effets qui eurent parasité tant le jeu de la comédienne que l’exceptionnelle qualité de ce texte. Optant pour une chronologie simple et efficace que souligne une habile utilisation d’accessoires essentiellement vestimentaires, il retrace avec tact le destin d’une héroïne tragique doublée, un demi-siècle avant Choderlos de Laclos, d’une géniale épistolière,.
Franck BORTELLE (Paris)
Palatine
D’après la correspondance de Charlotte-Elisabeth de Bavière
Mise en scène : Jean-Claude Séguin
Avec Marie Grudzinski
Costumes : Philippe Varache
Lumières : Philippe Guenver
Coiffures : Daniel Blanc
Théâtre de Nesle, 8 rue Nesle, 75006 Paris (Métro : Odéon ou Pont-Neuf)
Locations : 01 46 34 61 04
Du 1er octobre au 27 décembre 2008, du mercredi au samedi à 19h30 (relâches les 3, 10 et 25 décembre)
Durée : 1h15
Photo DR