Enée, son père Anchise, sa femme Creüse, son fils Ascagne, son ami Achate, chassés de leur pays, sont condamnés à l’errance... Enée affrontera une tempête, l’hostilité des hommes, les privations et les humiliations, perdra son père et sa femme, s’oubliera quelque temps dans les bras d’Elissa (Didon), il demandera conseil à son père au royaume des morts, et trouvera enfin une terre d’accueil auprès de Lavinia. Voilà effectivement la trame narrative de l’œuvre de Virgile (19 avant JC), épopée imitée de l’
Iliade et de l’
Odyssée - dans l’ordre inverse.
Voilà aussi les noms des personnages, voilà aussi les épisodes-clefs de la pièce d’Olivier Kemeid ; néanmoins cette Enéide-là traverse, à notre époque, une discothèque, une maison de retraite, une plage, une maison de passe, et évidemment un camp de réfugiés, et l’on y croise les errants de toutes les nations, et l’histoire familiale de l’auteur.
N’y aurait-il pas tromperie sur la marchandise ? Visiblement le public était venu pour entendre l’Enéide, l’autre, la vraie. Olivier Kemeid n’aurait-il pas été plus honnête en intitulant sa pièce - et le livre qu’il vend - Le nouvel Enée, ou Une autre Enéide ? L’œuvre inspiratrice est une épopée, avec une unité de ton et une intensité toujours soutenues ; celle-ci, faite pour le théâtre, joue - excellemment, d’ailleurs - sur le décalage, le mélange des tons. Certes l’une comme l’autre respectent les poncifs académiques du genre : 12 chants, 5 actes. N’empêche, la supercherie nous gêne, et le public, convié pourtant à un échange avec l’équipe, s’éclipse dès la fin de la pièce.
Restent tout de même deux heures d’une pièce très belle, tonique, drue, universelle, souvent violente, voire culpabilisante, mais jamais moralisatrice. Le public a très favorablement réagi à quelques passages savoureux (« I
mmigrants, immigrantes, je vous ai compris... » dans le discours ronflant et parodique d’un général à la tribune) ou à la «
beaufitude » d’un couple sur la plage... Et les sept acteurs, alignés devant leurs pupitres, ont pleinement joué la pièce, incarné les personnages, aussi bouleversants dans les hurlements de douleur que dans la froideur administrative, aussi jubilatoires dans la dérision que dans les éclats de rire sarcastiques, aussi émouvants dans la tendresse que dans la passion. Du très grand art en ce sens, mais faut-il que l’inconfort soit au rendez-vous - dans l’humidité glaciale de la Cave du pape de la Chartreuse - pour que l’esprit se prépare mieux à accueillir la substantifique moelle de la parole poétique ?