UNE AFFAIRE QUI DERAPE
Le théâtre du Lucernaire nous propose une relecture ambitieuse de ce bon vieux Labiche qui finit par s’écrouler sur les pavés de ses bonnes intentions. Penser Eugène Labiche, c’est penser à l'inusable redingote, au parfum suranné des rouflaquettes, aux décors de Roger Hart et aux costumes de Donald Cardwell ; il s'en dégage en principe un petit charme désuet, léger et rococo propre au vaudeville du XIXe. Tenter une relecture contemporaine, version film noir, de cette œuvre, semble donc chose difficile. Benoît Lambert et Antoine Franchet se sont lancés ce défi : le résultat reste assez mitigé.
Neuf heures sonnent dans un hôtel particulier. Une domestique entre, deux bourgeois se réveillent, ils sont encore ivres, ils ont oublié leurs dérives de la veille. Qu’ont-ils bien pu faire ? Au fil de la pièce, ils retrouvent une chaussure et un bonnet rouges, du charbon sur leurs mains, et découvrent dans le journal du matin l’horrible nouvelle : le cadavre déchaussé d’une charbonnière a été découvert Rue de Lourcine. Résumée de la sorte, la pièce semblerait donner matière à un film de série B, comme le propose la troupe. Mais, oubli important de celle-ci : ce cher Eugène était aussi rock’n’roll que les Sex-Pistols étaient académiciens. La misanthropie apparente du cher Immortel finit hélas par sombrer dans les méandres mielleux du boulevard. Partant de ce constat désolant, tous les efforts donnés par les comédiens, pourtant talentueux, finissent par tristement tomber à l’eau.
Eugène, oui, Ionesco, non La mise en scène comtemporaino-épurée toute de cris et de fureur, la musique pop-rock ponctuant les « quelques » instants dramatiques, rien n’y fait. Toute tentative de quoi que ce soit s’évanouit dans un calembour ou un jeu de mot vieillot. Le personnage de Monsieur de l’Englumé est aussi glamour qu’un Travolta en chemise à jabot et le fond de l’histoire fait de baptême et de disparition de parapluie vert envoie à la dérive les bonnes intentions de la mise en scène.
Tentant de rattraper le coup, quelques trouvailles pointent leur nez, comme des intermèdes chantés, ou des effets d’insistance et de répétition. Mais hélas, les airs d’opéras empruntés finissent d’achever le côté polar, et les répétitions (trop répétées) lassent rapidement le spectateur.
Malgré tous ses défauts, la pièce reste rythmée, on voit poindre quelques sourires dans l’assistance, même des rires… Le côté clownesque des personnages a quelque chose d’attachant, et on reconnaîtra en toute honnêteté le talent de Louise Jolly qui sauve l’ensemble de la noyade. Mais vouloir, par le prisme de l’adaptation, faire de Labiche un ascendant de Tarantino n’est pas gagné d’avance. Et au final, de constater que cette Rue Lourcine n’est pas le Boulevard de la Mort, et loin de Ionesco, notre Eugène est simplement… Labiche.
Sébastien COTTE (Paris)
L’Affaire de la rue de Lourcine, d’Eugène Labiche
Maison de la culture de Nevers et de la Nièvre
Collaboration artistique : Benoît Lambert et Antoine Franchet
Avec : Olivier Broda, Cédric Joulie, Louise Jolly, Anne-Laure Pons, Ève Weiss
Théâtre le Lucernaire : 53, rue Notre-Dame-des-Champs 75006 Paris
À partir du 7 juin 2008, du mardi au samedi à 18 h 30