UN ORAGE DANS LA TEMPETE
Weber-Flaubert. Deux noms qui riment pour une rencontre qui sonne comme une évidence. Porte-parole des haines du plus inclassable des romanciers français, Jacques Weber donne vie à un personnage aussi ignoble qu’attachant. Monumental. Nuit d’orage, de tempête, de bourrasque. Dans sa thébaïde normande, loin des turpitudes parisiennes qu’il exècre et vilipende, Flaubert fulmine. Qu’importe cette « rebuffade atmosphérique » qui est en train de transformer son logis en passoire, l’orage qui gronde dans ses entrailles, dans sa tête, sous sa colossale charpente, vaut tous les cataclysmes et surtout le préoccupe davantage. Sa maîtresse vient de le quitter. Il peine à achever « Madame Bovary ». Nuit d’orage, de tempête, de bourrasque…

Quinze ans après « Gustave et Eugène », Jacques Weber endosse à nouveau les frusques dépareillées du romancier maudit dans une version revisitée qui insère un personnage féminin, la confidente Marie. Pas de grand changement, sinon. Le terreau flaubertien est toujours là et fait germer autant de harangues vipérines que fleurir d’envolées lyriques.
C’est surtout un Flaubert haineux que choisit de présenter Arnaud Bedouet. Dans ce parti pris audacieux réside une grande part de l’immense réussite de ce spectacle. Car l'on découvre les plus immondes travers de cet Alceste du 19ème siècle, à côté duquel même l'infâme Balzac passe pour un parangon de gentillesse ; en écho du mal-être d'un personnage auquel on ne peut finir pourtant que par s’identifier. Le discours flaubertien prend des allures de manifeste, qui plus est d’un modernisme bluffant. Si bluffant que personne ne va songer une minute à crier haro sur le metteur en scène d’avoir introduit des bouteilles d’eau minérale pour désaltérer les personnages, une table roulante ou simplement l’électricité…
Un modernisme bluffant Début des années 1850. Flaubert peste et tempête contre ces poètes qui ne sont pas ses semblables et disent longuement des choses sans intérêt. Contre Paris et le parisianisme. Contre les écrivains tièdes qui crèvent de trouille. Contre la France qu’il assimile à une immense latrine. Contre la démocratie qu’il faudrait mettre à bas si elle continue à élever les pauvres à la bêtise des bourgeois. Contre la notoriété (
« Etre connu ne satisfait que de sottes vanités »). Contre l’Académie Française, l’institution des Immortels (avec laquelle il règle ses comptes dans un imaginaire discours d’investiture, libelle corrosif et petit bijou d’irrévérence). Contre la religion et
« ces prêtres qui couchent avec leur bonne et ont des enfants qu’ils appellent leurs neveux ». Contre les bourgeois qu’on ne nomme pas encore les « bobos »… Peut-on faire plus résolument actuel ?
De cet état des lieux d’une société en déliquescence, pas le plus petit aspect positif. Pas une allusion à George Sand qu’il adore pourtant. Seul Hugo a droit à un satisfecit mais ce n’est que pour mieux lapider Lamartine et Musset, ces
« poètes des lacs qui prennent leur pot de chambre pour un océan ». Rapport à l’art d’un inclassable que les exégètes veulent à tout prix référencer dans les réalistes alors que sa démarche relève de celle des Parnassiens avec lesquels il se liera solidement…
Ce n’est donc pas le discours d’un démago que nous joue Jacques Weber avec l’aplomb qui fait la grandeur des plus magistraux orateurs. La sincérité, qui ne fait pas l’ombre d’un doute, va catalyser les propos vexatoires, humiliants, pamphlétaires et le monstre nous en devient sympathique. Le public, en totale empathie avec cette ignoble brute égocentrique, va abdiquer et approuver. Parce que le mot est juste et la parole noble et qu’il vaut toujours mieux un type odieux qui parle avec sincérité qu’un petit propret dont les propos suintent d’hypocrisie. Surtout quand le colosse s’avère diminué et que ses pieds d’argile ne le portent plus. Il en redevient humain, tout simplement…
Franck BORTELLE (Paris)
Lire l'entretien de notre rédactrice Laetitia Heurteau avec le metteur en scène Loïc Corbery.
Sacré nom de Dieu
Une pièce d’Arnaud Bédouet
D’après la correspondance de Gustave Flaubert
Mise en scène : Loïc Corbery
Avec Jacques Weber et Magali Rosenzweig
Collaboration artistique : Christine Weber
Décors et costumes : Noëlle Ginefri
Lumière : Arnaud Jung
Théâtre de la Gaîté Montparnasse, 26 rue de la Gâité, 75014 Paris
Du mardi au samedi à 21h30, le dimanche à 18 heures
Réservations : 01 43 22 16 18
Durée : 1h30