DANS LA PEAU D’UNE GRANDE
Viscéralement habitée par son rôle d’adolescente sans jamais tomber dans l’outrance ou la démesure, la jeune Sophie Cadieux livre un spectacle où seule en scène, elle transcende un texte difficile, parfois abscons. Elle est la raison d’être et d’exister de « Cette fille-là ». Dans la petite ville canadienne de Victoria, la jeune Braidie est une ado comme les autres. Insurgée contre sa famille comme tous les ados. Refusant de retourner à l’école comme tous les ados. Témoin de bizutage sans conséquence au lycée comme tous les ados. Hantée par la mort de Sofie, assassinée par ses camarades de classe…

S’inspirant d’un fait divers qui s’est déroulé à Victoria en 1997, Joan Mac Leod a écrit un texte magnifique mais dense, intense, parfois difficile à suivre car truffé d’anglicismes propres à la langue québécoise. Cette densité retranscrit à merveille la déréliction du personnage de Braidie dans ce récit qui compte de nombreux flash back qui précipitent plus encore la jeune adolescente dans un puits sans fond de souvenirs qui la hantent. Un abîme de culpabilité, même si elle n’a pas participé à cet homicide. Un faisceau d’événements dont elle a été le témoin remonte à la surface et lui fait prendre conscience qu’ils auraient pu déboucher sur une fin tout aussi tragique. Un rempart de honte s’élève devant elle et la torture. Avec le recul et à la triste faveur de cette abomination, elle plaide coupable.
Tous coupables ! De nous à elle, il n’y a qu’un pas. Voyeurs de son voyeurisme, nous sommes embarqués malgré nous dans cette horreur, cette conspiration du silence qui n’a pas de frontière puisqu’elle peut aussi bien s’appeler Columbine (USA), Erfurt (Allemagne), Carmen de Patagones (Argentine), Sanaa (Yémen), Dunblane (Ecosse)…
Le décor représente un genre d’embarcadère en bois sur lequel est juchée la comédienne durant tout le spectacle. Cette scène improvisée propulse l’adolescente dans rôle de tribun comme si elle haranguait les hommes, les prenant à témoin de sa « faute » pour mieux les amener à revoir leur position. Cet exercice oratoire relève presque du discours politique. Le texte en a la teneur.
Cette simplicité du décor autant que celle des éclairages permet de se concentrer sur le jeu de la comédienne. Sophie Cadieux met en relief ce long monologue, en appuyant de sa grâce juvénile et innocente sur les quelques éléments drôles de ce discours sombre. Son phrasé (avec l’accent bien sûr), son accoutrement vestimentaire de gamine entrée pourtant trop vite dans le monde adulte, ses poses et postures qui oscillent en permanence entre les deux âges qu’elle incarne sont autant de procédés de séduction qui la rendent immensément sympathique. Il faut ça pour désamorcer, autant que faire se peut, un texte aussi intense. Avec beaucoup de naturel, une simplicité totale qui fait totalement oublier un travail pourtant énorme (ne serait-ce que pour « ingurgiter » un pareil texte), elle hypnotise, telle une conteuse. C’est lumineux, incandescent, puissant.
Elle a vraiment tout d’une grande, cette fille-là…
Franck BORTELLE (Paris)
Cette fille-là
De Joan Mac Leod
Traduction : Olivier Choinière
Mise en scène : Sylvain Bélanger
Avec Sophie Cadieux
Scénographie et costume : Michèle Laliberté
Musique : Larsen Lupin
Conception des éclairages : Martin Gagné
Maquillage : Suzanne Trépanier
Du 27 mai au 14 juin 2008, du mardi au vendredi à 20 heures, samedi à 16 heures et 20 heures
Le Tarmac de la Villette
Parc de la Villette, 211 avenue Jean-Jaurés, 75019 Paris (métro : Porte de Pantin)
Réservations : 01 40 03 93 95 ou www.letarmac.fr
Photo : Yanick Macdonald