HISTOIRE D’UNE SATIRE SANS LANGUE DE BOIS
Suite à la guerre d’Irak, l’acteur et réalisateur américain Tim Robbins écrit « Embedded », pièce virulente qui dénonce les malversations de la Maison Blanche. Cri de colère sublimé par un humour corrosif, cette pièce est actuellement jouée sur les planches françaises pour le grand bien de notre conscience politique.
Le metteur en scène Georges Bigot et le Petit Théâtre de Pain, troupe nomade créée en 1994, se sont préparés deux mois durant pour réinventer « Embedded », cette histoire de journalistes « embarqués » au sein de l’armée US d’octobre 2002 à juin 2003. Le résultat est épatant d’énergie.

Dans un décor qui reconstitue, aux ailes droite et gauche, les chambres des militaires et qui use diversement d’une scène centrale spacieuse, la troupe a choisi une esthétique de l’explicite. Rien n’est suggéré dans cette pièce, tout est dit et montré : armes, costumes, lumières, lettres, souffrance, hypocrisie. Ce réalisme exacerbé, combiné à une musique omniprésente et imposante, permet au spectateur de vivre l’expérience de la guerre, avec les traumatismes et les horreurs qu’elle comprend. Toutefois, une telle explicitation des faits meurtrit la portée émotionnelle de la pièce. Répétitive, oppressante, elle s’alourdit regrettablement à la fin.
Cette impression désagréable est néanmoins amortie par l’efficacité du jeu des comédiens. Le Petit théâtre du Pain regorge d’artistes talentueux et polyvalents qui s’investissent corps et âme dans leur projet. Pour « Embedded », ils livrent une interprétation plurielle qui s’avère aussi percutante dans l’action que dans l’émotion, dans la gravité que dans le rire, dans les gestes que dans la musique.
Stop à la manipulation Connu pour ses prises de position militantes, notamment contre la peine de mort (il est le metteur en scène du film « La dernière marche », oscarisé en 1995), Tim Robbins est dans un traitement sans concession de la réalité. Cette pièce, libérée de toute censure, dit les choses avec une brutalité jugée nécessaire pour ouvrir les yeux. Reprenant des épisodes ayant véritablement existé, « Embedded » témoigne de la complicité des médias ligotés par le pouvoir politique. L’épisode du soldat Jennyfer Lynch, érigée en héroïne après s’être apparemment sortie des griffes des Irakiens, n’est en fait qu’un leurre que la pièce souligne ingénieusement. La manipulation par la dramatisation est ici dénoncée avec éclat. Comme sont dénoncés les abus de pouvoir du gouvernement américain. Dans des portraits ubuesques, les membres de l’administration Bush sont dépeints avec une drolatique férocité : pervers, vicieux, fous, diaboliques, ils apparaissent vampiriques et monstrueux. Cette hyperbole est d’autant plus comique qu’elle utilise les codes de la commedia dell’arte qui force exagérément les traits.
Toujours d’actualité dans ses délations médiatico-politiques, « Embedded » révèle et accuse l’absurdité d’un système manipulé et manipulateur. Dénonciation que l’interprétation vive des comédiens et la mise en scène oppressante de Georges Bigot mettent tout particulièrement en valeur.
Cécile STROUK (Paris)
Embedded (Vincennes)
Auteur : Tim Robbins
Mise en scène : Georges Bigot
Interprétation : Mariya Aneva Bogdanova, Cathy Coffignal, Eric Destout, Manex Fuchs, Ximun Fuchs, Thalia Heninger, Frederic Laroussarie, Guillaume Meziat, Fafiole Palassio, Tof Sanchez, Lontxo Yriarte
Traduction / adaptation : Georges Bigot
Scénographie : Christophe Vallauz et Georges Bigot
Création lumière : Jean-Michel Bauer
Création sonore : Philippe Barandiaran
Costumes : Muriel Lievin
Décors : PonPon Cazaux, Thierry Capozza
Au Petit Théâtre de Pain, à la Cartoucherie (Vincennes), jusqu’au 7 juin 2008, du mardi au samedi à 20h30, matinées le samedi et dimanche à 15h
Photo© JP Estournet