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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Il Prigioniero (Paris)

LA DODÉCAPHONIE CONTRE LA TYRANNIE

Au Palais Garnier est présentée la nouvelle création de l’Opéra National de Paris, « Il prigioniero » (Le prisonnier) de Luigi Dallapiccola, qui est précédé de l’Ode à Napoléon- Opus 41 de Arnold Schönberg. Lothar Zagrosek et Lluis Pasqual nous proposent une soirée sous le signe de la dodécaphonie, qui exprime ici, plus qu’ailleurs, toute la violence et la force de la musique, en se montrant capable d’ouvrir les yeux et les esprits du public dans une volonté d’engagement politique et d’opposition à toute tyrannie.  


Le rideau se lève sur un quatuor à cordes et un piano dirigés par le maestro Zagrosek ; côté jardin, sur les escaliers d’une avant-scène style cabaret allemand des années trente, un homme en travesti commence à se déshabiller et à se démaquiller en révélant, dans toute sa dureté, sa véritable identité : il est un juif prisonnier d’un champ de concentration nazi et est obligé de se donner en spectacle pour l’amusement des S.S.

C’est l’interprétation que Lluis Pasqual donne à l’Ode à Napoléon, en puisant son inspiration directement dans le célèbre poème de Lord Byron dont elle a été tirée. Écrit après l’abdication de l’Empereur à Fontainebleau, le texte offre au compositeur l’occasion de créer un grand manifeste contre la tyrannie et la violence humaines.

Œuvre caractérisée par une très forte théâtralité, l’Ode à Napoléon est confiée à un récitant, le baryton  Dale Duesing, dont les mots brûlants s’appuient sur une musique atonale, le Sprechgesang, qui a considérablement influencé la musique du XXe siècle.

La torture par l’espérance

Passionné par Schönberg, le compositeur Luigi Dallapiccola fait alors ses premiers pas dans la dodécaphonie. « Il Prigioniero » marque le couronnement de sa maturité artistique. Cependant, il traite cette forme musicale dans une certaine continuité avec la tradition italienne du belcanto. Le metteur en scène fait remarquer que quand la musique commence à créer des sons harmoniques et mélodiques, elle se replie sur elle-même, comme dans une sorte d’échec, et se transforme en une forme dissonante, dure et violente, la seule capable de raconter des événements réels.
 
« Il Prigioniero » témoigne de l’engagement de Dallapiccola contre le fascisme et, à travers le rôle du prisonnier rêvant de liberté, il reflète la violence du mensonge et de la propagande causée par la dictature. Avec cet opéra, l’Italie cherche à dépasser le romantisme et le vérisme en revenant au contexte politique et à la psychologie des personnages : ainsi on analyse l’esprit du reclus et la torture mentale infligée par l’Inquisition.

À l’ombre d’une grosse cage entourée d’escaliers, la suite des scènes est motivée par le dialogue en dessinant une véritable action dramatique, toutefois les points cruciaux sont soutenus par des moments musicaux lyriques, plutôt que par l’intrigue dramatique et symbolique, qui correspondent dans la mise en scène à des moments évocatoires.

Une sensation d’angoisse envahit tout l’opéra et est encore plus évidente dans le final, où le chœur est placé dans les galeries, en provoquant un effet stéréophonique au très fort impact. La combinaison des deux œuvres contribue à donner un effet de tension qui augmente avec la progression du spectacle. La référence à Napoléon et au nazisme dans l’œuvre de Schönberg et puis au fascisme et au franquisme du Prisonnier, amènent le spectacle sur un plan universel et en font l’emblème du problème de la liberté et de sa perpétuelle remise en question dans le monde moderne.

Cristina BARBATO (Paris)


Il Prigioniero
de Luigi Dallapiccola su livret de l’auteur, par La torture par l’esperance de Villiers de l’Isle-Adam et par La lègende d’Ulenspiegel et de Lamme Goedzak de Charles de Cost
Direction musicale: Lothar Zagrosek
Mise en scène: Lluís Pasqual
Décors: Paco Azorín
Costumes: Isidre Prunés
Éclairages: Albert Faura
Chef des Choeurs: Peter Burian
Avec :
Rosalind Plowright, La Madre
Evgeny Nikitin, Il Prigioniero
Chris Merritt, Il Carceriere/Il Grande Inquisitore
Orchestre et Choeurs de l’Opéra national de Paris

Ode à Napoléon
Composition pour récitant, piano et quatuor à cordes Opus 41 de Arnold Schönberg
Texte de Lord Byron
Direction musicale: Lothar Zagrosek
Mise en scène: Lluís Pasqual
Récitant : Dale Duesing
Musiciens : Frédéric Laroque, Vanessa Jean, violons - Laurent Verney, alto - Martine Bailly, violoncelle -Christine Lagniel, piano

A Paris, Palais-Garnier, tél : 0.892.89.90.90. Les 10, 15, 17, 21, 27, 29 avril, 6 mai 2008.
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