La censure, Marie Vieux-Chauvet l’a connue au moment où, avec l’aide tutélaire de Simone de Beauvoir, elle publie son roman Amour, Colère et Folie. La charge subversive de l’œuvre provoque la haine du despote haïtien François Duvalier et contraint l’auteur à l’exil. Le roman passera sous le manteau et sera découvert, notamment par Magali Comeau Denis, dans la clandestinité.
Les non-dits, quant à eux, sont suggérés dans l’adaptation magistrale qu’a faite José Pliya du roman par le monologue auquel se livre la comédienne. Elle endosse tous les rôles avec comme pivot central celui de Claire. Aristocrate haïtienne, Claire a 39 ans. Elle est vierge et administre la maison parentale où vivent ses deux sœurs. L’une d’elles est mariée à un homme dont Claire est tombée amoureuse au premier regard. Elle rêve d’une sexualité libérée et pour parvenir à ses fins va ourdir des intrigues dont elle croit maîtriser les issues.
Musique des mots et chorégraphie des âmes Sur fond de conflit mondial qui s’annonce et quelques années avant une dictature qui durera trois décennies, le combat de cette femme, qui est un peu celui de toutes ses semblables, prend des allures de dissidence par sa précocité. Même si Haïti fut le premier état au monde à appliquer l’abolition de l’esclavage, une femme hurlant avec pareille ténacité sa liberté inconditionnelle en 1939 n’a guère de chance de trouver écho à ses lamentations. En focalisant sur le personnage de Claire, gommant ainsi de nombreux éléments (notamment historiques) du roman sans toutefois en perdre la musicalité et la puissance tchekhovienne, José Pliya dresse un portrait de femme saisissant d’intensité, d’acharnement, d’opiniâtreté mais aussi de souffrance. Si, comme le disait Mauriac, « la haine, beaucoup plus que l’amour, ça occupe », il est tout aussi évident que l’absence du premier engendre l’émergence de la seconde.
La mise en scène épouse admirablement les circonlocutions de ce discours de haine amoureuse ou d’amours haineuses. Si la comédienne est seule à prendre la parole sur scène, elle est en revanche accompagnée d’un danseur, le splendide Cyril Viallon, incarnation de l’être aimé, qui silencieusement retranscrit les tourments intérieurs du personnage de Claire ou les événements extérieurs qui secouent le pays. L’apport de la danse dans ce spectacle où les mots ont le premier rôle constitue l’une des belles trouvailles du metteur en scène. La dislocation des corps que suggère le danseur sert de contrepoint à celle qui déchire Claire dans le plus profond de sa chair.
Cette littérature des Caraïbes, riche et méconnue, nous est offerte à travers de talentueux serviteurs. Profitons-en. Et même si le sujet prend ancrage dans cette petite île, c’est l’universalité de son propos qui nous le rend si proche. Comme le dit José Plya : « L’universalité des pizzas et des pâtes est là, sans que les Italiens n’aient jamais colonisé personne. Le génie haïtien, c’est pareil »…
Franck BORTELLE (Paris)
Amour
D’après le roman Amour, Colère et Folie de Marie Vieux-Chauvet
Adapté par José Pliya
Mise en scène : Vincent Goethals
Chorégraphie : Cyril Viallon
Avec Magali Comeau Denis et Cyril Viallon
Vidéo : Janluk Stanislas
Création sonore : Bernard Valléry
Création lumière : Philippe Catalano
Scénographie : Jean-Pierre Demas
Costume : Dominique Louis et Sohrab Kashanian
Durée : 1h40
Le Tarmac de la Villette, Parc de la Villette, 211 avenue Jean-Jaurès, 75019 Paris (Métro : porte de Pantin)
Réservation : 01 40 03 93 95 ou www.letarmac.fr