LE DON PRÉCIEUX DU PETIT MONDE DE MATÉI VISNIEC
Viviers de jeunes talents : à Bruxelles, à l'opposé géographique du Z.U.T. se trouve "L'Arrière-Scène", mais ils ont en commun la même philosophie, disons la même "ligne théâtrale". Un peu plus jeune que Georges Lini qui mène la barque du Z.U.T., Bertrand d'Ansembourg s'est glissé dans le réseau des "Petits Lieux". Il aime dire d'un lieu où les comédiens sont si proches des spectateurs : "tout est intense, à chaque moment". Même phénomène commun : plusieurs des spectacles qui y sont créés "tournent" à présent ailleurs quand ils ne sont pas primés, salués comme des révélations. Ah non, pitié, qu'on ne vienne pas encore parler de "surréaliste" ! Nous pouvons "dire bien des choses en somme pour varier le ton" à propos, ici, de Matei Visniec et de sa pièce au titre déjà peu banal. Auteur important encore trop méconnu, iI aime les titres choc ou ceux qui intriguent, de "La Femme comme champ de bataille", sa veine plus politique à "Quand le mot heurte la couleur de l'herbe". Son "Histoire des ours panda…" (racontée, vraiment ? ou plutôt bourrée d'interprétations diverses) nous promène au royaume de l'irrationnel, de l'ineptie, de l'absurde, de la dérision, de la fausse logique ou la logique inversée, enfin du fameux nonsense, ou contresens, contraire au "bon sens", un royaume dont on trouve les bases chez certains logiciens antiques.
A moins que tout cela ne soit une vision poétique de la réalité, en somme, la poésie du quotidien "montrée du doigt" ! Il y a du Prévert et du Queneau chez Visniec mais aussi du Ionesco, et un peu de Cioran, ses compatriotes ainsi que Tzara (le mouvement Dada…). Visniec oscille entre deux cultures, entre deux langues - le français fut connu, pratiqué et fort apprécié en Roumanie, "îlot de peuplement latin au milieu d'une mer slave" -. Il l'aborde, cette langue non maternelle, l'œil vif et frais et il en retire tout le suc doux-amer, il en révèle des richesses insoupçonnées. Du reste, là réside très souvent l'apport de "l'expression française d'origine étrangère". L'intérêt des pièces de sa veine onirique, disons, est que l'on peut y trouver plusieurs niveaux. On se rappellera pourtant qu'il est donné aux créateurs qui ont vécu sous l'oppression et la censure d'une dictature féroce, ou qui l'ont fuie, de pratiquer l'art consommé de la métaphore…
Vaudeville et ouverture métaphysiqu
Quand un homme ordinaire se réveille nu dans son lit avec à ses côtés une jeune inconnue, nue elle aussi, on peut craindre la pire des pantalonnades… Ce serait grandement méconnaître Visniec. Le metteur en scène Xavier Campion est entré avec finesse dans son univers et y a entraîné ses deux comédiens : Flore Vanhulst toute en tendresse et "féminité" et Marc De Roy, fébrile, drôle et touchant à la fois, qui trouve ici un rôle digne de son talent varié. L'impression prise au pied de la lettre de "faire partie des meubles" y entraînera également sans difficulté le spectateur…(avantage démontré des "petits lieux" intimes où la proximité rend complice).
Avec une sorte de contrat à la Mille et Une nuits, toutes affaires cessantes, LUI s'est engagé dans l'aventure amoureuse, mais c'est seulement un temps limité à neuf nuits qu'ELLE lui accorde, et sans promesse de conteuse … Pourtant, il va s'en vivre des histoires dans ce huis clos, pas sombre, tout au contraire ! D'abord les explications aux petits événements et comportements sont logiques, naturelles, puis, peu à peu, le doute s'insinue et on bascule dans une autre réalité, celle qui sera propre à chaque spectateur le spectacle terminé. Et chacun ira de sa propre interprétation. Et l'on s'amusera de recenser les versions différentes d'un même spectacle, vu ensemble, le même soir. Est-ce que, vraiment, c'est la simple histoire d'un solitaire au bout du rouleau qui s'invente une douce agonie avec une Mort qui rôde ? Pour le solitaire-mais-amateur-de-Baudelaire, l'histoire sublimée d'un ultime voyage sous amphés ? A moins qu'il ne s'agisse de celle d'un amour extrême, qui ne peut se réaliser que dans la mort, la fusion-dissolution ? Ou d'un fantasme d'amour absolu dans la tête de LUI, homme un peu dérangé ? Ou bien ? Ou encore… La fin justifie le titre à moins que, plus ambitieusement, l'on ne s'envole vers une dimension métaphysique ? Esprits rationnels s'abstenir ou s'attendre à trouver un dur terrain d'exercice….
Suzane VANINA (Bruxelles)
Texte : Matéi Visniec éditions Cosmogone (1996) et Actes-Sud"Papiers" (1998)/Prix SACD
Mise en scène : Xavier Campion
Scénographie : Sylvianne Besson
Interprétation : Flore Vanhulst, Marc De Roy
Création lumière et son : Romain Gueudre
Tapis sonores : Nicolas Dufranne
Production "Grand Complot" avec et chez "l'Arrière-Scène" du 12 au 29.3.2008 (Me au Sa)
Tél : 0484.213.213 – www.arriere-scene.be
Crédits photos © Arrière-Scène