BAS LES MASQUES
Le travail d’Omar Porras et de ses comédiens sur le texte de Bertolt Brecht, Maître Puntila et son valet Matti relève du petit chef-d’oeuvre ! En écho à la volonté brechtienne de créer un art nouveau de représentation théâtrale, loin du genre fruste et méprisé de l’habituelle pièce populaire, Omar Porras sert le texte du dramaturge avec une ingéniosité sans précédent. Entre clins d’oeil à la commedia dell’arte et thèmes chers à la comédie de moeurs, Brecht met au coeur de sa pièce la relation de Puntila, riche propriétaire terrien, et de son valet Matti. L’ivresse quasi constante que l’auteur adjoint au premier marque l’originalité de la situation et lui permet de mettre en valeur les contradictions du personnage et d’en révéler les travers. Car, de conciliant et généreux lorsqu’il a bu, il devient colérique et intransigeant dès qu’il est à jeun. C’est ainsi par exemple qu’il s’engage dans de quadruple fiançailles ou qu’il rejette soudainement le fiancé de sa fille pour la marier à son propre serviteur. Et ce n’est autre que ce dernier qui fait avant tout le monde les frais de ses retours à la sobriété. Mais au contraire du célèbre Arlequin bête et paresseux, Matti fait preuve d’assez de finesse et de bon sens pour se préserver des changements d’humeur de son maître.

Quand Brecht est aux commandes, maître et valet rétablissent l’antagonisme des classes sous un angle nouveau. Entre un Puntila versatile et instable et un Matti avisé et réfléchi, le duo s’équilibre, laissant même pointer la supériorité du second. Le dramaturge assigne comme à son habitude une fonction sociale à la représentation théâtrale et fait de Matti le porte-parole d’un peuple en révolte contre la dictature capitaliste.
Un travail de maître Lors de la création de Maître Puntila et son valet Matti à Zurich, l’auteur notait :
“chaque coup d’oeil sur le plateau doit, du point de vue du sens, de la distribution de l’espace et de la couleur, pouvoir saisir une image méritant d’être regardée.” Omars Porras a parfaitement su éclairer ce propos et faire vivre cette “comédie politique”. Maniant astucieusement les procédés du théâtre épique de Brecht, il fait preuve d’une incroyable fantaisie scénique et s'octroie quelques libertés textuelles qui rendent l’oeuvre pétillante. Voilage léger avec changements de décor à vue, intermèdes musicaux, adresse aux spectateurs, acteurs se mêlant au public et humour libérateur sont quelques-unes des composantes de la représentation.
Plus généralement, du texte au jeu des comédiens, des maquillages aux procédés scéniques, tout concourt à produire un effet d’étrangeté qui empêche l’identification du spectateur et l’invite à la réflexion. Pour rompre avec le réalisme, le metteur en scène choisit de masquer partiellement ses personnages et de les affubler de perruques et autres cotillons insolites. Ces accoutrements originaux sont le fruit d’un travail millimétré où chaque détail a son importance. Le résultat est surprenant et donne à chaque personnage un caractère à la fois mystérieux et signifiant. Loin d’être un handicap pour les comédiens, ces jeux de physionomie s’accordent sans fausse note à leurs pantomime et discours. Tous rivalisent de talent selon une variété discursive et corporelle, un jeu rythmé, délié et dansant.
Omar Porras et sa troupe nous livrent un grand moment de théâtre, exaltant l’humour brechtien, dans une ambiance vive et colorée, dans un mouvement scénique euphorisant.