Ni classique, ni branchée, Paradis fait figure d’Ovni dans la jungle des spectacles de la capitale. Créé à partir de La Villa Esseling Monde, écrit en 1989 par Philippe Dorin, auteur de contes, pièces et nouvelles destinées autant aux enfants qu’aux adultes, Paradis a permis à ce grand rêveur de se faire un nom dans les théâtres de l’Est Parisien. Mis en scène par Thibault Boidin, ce conte désenchanté défiant toute logique, ravira un public en quête de rareté. L’histoire est celle d’un jeune garçon timide nommé Ange, couvé par une mère exigeante et un père insouciant. En partant à la recherche d’une petite balle jaune prêtée par ce dernier, il franchit les grilles de la Villa mystérieuse Esseling Monde. Là, il va rencontrer des êtres surnaturels et faire l’apprentissage d’une réalité tout aussi contraignante que la sienne…

D’emblée, les premières répliques font basculer le spectateur dans une composante kaléidoscopique où l’absurde côtoie le merveilleux. Malgré une entrée en matière étrange, on glisse rapidement dans l’univers de Philippe Dorin, aidé par l’étroitesse intimiste que permet le Laurette Théâtre, on finit par suivre, incertain, la petite balle d’Ange et aussi par se perdre au-delà de la frontière d’Esseling Monde. Reprenant les thèmes de l’enfance : l’interdit, la peur du croquemitaine,
Paradis s’étale comme une réflexion sur la vie. Une sorte de chemin initiatique. Ange a peur de désobéir, de combattre le Monstre, de grandir en somme.
Un conte hors normes oscillant entre poésie et dérision Mais la force de la pièce réside aussi dans sa construction binaire. En effet, les scènes de la Villa Esseling Monde peuplée de fées alternent avec le quotidien grotesque des parents d’Ange. Figés devant leur télévision, ils attendent le retour de leur fils, avec pour leitmotiv,
« Attendons la fin du film… attendons la fin ! » - la fin du film signifiant bien la fin - prononcée par une mère désabusée, sorte de Super Nanny puissante 10, l’autorité chevillée au corps, assortie d’un époux tout aussi dévoué à ses charentaises qu’à son petit écran.
Fonctionnant sur des scènes brèves, chacune d’elle est un morceau de poésie qui invite à la réflexion, laisse des questions existentielles en suspension comme autant de brouillards sur les terres d’Esseling Monde. Les allergiques à l’élévation de l’âme par les mots devront donc s’abstenir ! Les amoureux de la prose flottant comme des volutes adoreront et ceux du camp intermédiaire se creuseront les méninges, parfois désespérément. Il faut dire que
Paradis invite le spectateur à dériver, à se laisser porter par la féerie ambiante grâce à un jeu d’éclairages habile, des costumes et un maquillage soignés à la manière d’un conte gothique.
Dans la mise en scène de Thibaut Boidin, il y a du Tim Burton, du Maeterlinck, du Ionesco. Servi par des acteurs parfaitement castés et talentueux, ayant la tâche ardue d’assumer un texte pas toujours très explicite,
Paradis est une sorte de bulle hors du temps destinée avant tout à un public avide de découverte, d’insolite, insensible aux spectacles à la mode.
Avec sa courte durée, 1h15 seulement, cette pièce résonne comme un songe à la manière de
A Midsummer Night’s Dream de Shakespeare, dont Philippe Dorin a choisi d’emprunter les derniers vers :
« Ombres que nous sommes, si nous vous avons déplu, figurez-vous seulement – et tout cela est réparé, que vous n’avez fait qu’un somme, pendant que ces visions vous apparaissent. », et de proposer une fable onirique pleine de finesse, tel un extra-terrestre de fragilité au milieu d’un monde brut.