DES BONNES-HOMMES Les Bonnes reste la pièce la plus jouée de Jean Genet et sans doute l'une de ses œuvres les plus connues. Et si ce titre ne se teinte pas de consonances familières pour tous, certains pourront tout de même le rapprocher de la célèbre histoire des Sœurs Papin, dont l’auteur nie pourtant s’être inspiré. Il faut reconnaître qu’un spectateur averti, coutumier de l’univers du dramaturge, saura sans doute mieux apprécier une pièce dont la présente mise en scène exalte toute la perversion. Solange et Claire, les bonnes, endossent les robes de leur maîtresse pour, conjointement, jouer à être Madame et se mettre en scène dans leur propre rôle, par un étrange mélange de personnalités qui frôle la schizophrénie. Transfert des fantasmes de domination, où Claire devient Madame alors que Solange se prend pour Claire : une mise en situation qui permet aux bonnes d’assouvir théâtralement leur désir de vengeance, de mort, envers une femme qui les fascine autant qu’elle les renvoie à leur répugnante condition.
Jeu de miroirs
Le parti pris de Michel Béatrix est d’exploiter l’ambivalence des personnalités, des sexes, des rapports par un subtil jeu de miroirs. Trois glaces, placées en arc de cercle sur l’espace de jeu permettent de voir les personnages sous leurs différents profils, les situations sous tous les angles, mais aussi de surprendre les expressions des autres spectateurs. Pas de dissimulation possible et une inévitable confrontation des bonnes, et après elles, des spectateurs, à leur face cachée comme à leur véritable image. Echo direct aux propos de Jean Genet :
« Je vais au théâtre afin de me voir sur la scène […] tel que je ne saurais – ou n’oserais – me voir ou me rêver, et tel que pourtant je me sais être ». Un théâtre révélateur dont Michel Béatrix use pour montrer, derrière les figures féminines de la pièce, l’homme, Jean Genet, dans ses propres fantasmes. De ces « Bonnes » maintes fois controversées, il livre en effet une interprétation purement masculine, se mettant lui-même en scène avec deux comparses. Mais, si de la femme on passe à l’homme, des « bonnes » on ne fera pourtant pas des « bons ». Michel Béatrix l’a compris, tant et si bien qu’à travers ses comédiens, l’abjection du crime féminin et la jouissance malsaine des deux sœurs apparaissent presque plus crûment, dérangent davantage. Il ne craint pas de représenter, voire d’exacerber l’érotisation des mots du dramaturge et joint dans un contraste intéressant la sensibilité et la perfidie féminine à la virilité corporelle.
Au risque de mettre le public mal à l’aise, Michel Béatrix propose une version provocatrice mais puissante de l’œuvre de Genet, à l’image même d’un auteur profondément séduit par la transgression. Et malgré la célébration d’une sombre thématique, n’oublions pas la virtuosité du texte, et délectons-nous de la beauté d’une langue servie par de très bons comédiens, dont les quelques accrocs minimes ne tarissent pas la troublante interprétation.
Anne CARRON (Lyon)
Les Bonnes, de Jean Genet
Mise en scène de Michel Béatrix
Avec Michel Béatrix, Aymeric Pol et Hervé Tharel
Du 23 janvier au 10 février 2008 au Théâtre de L’Intervalle, 21 rue Royale 69001 Lyon
Tél : 04 78 76 11 96 / theatre.intervalle@club-internet.fr
Photo © Ferruccio Nuzzo