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Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

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Parloir sauvage (Marseille)

POUR QUE S’EXPRIMENT LES OISEAUX EN CAGE

Déjà présenté fin 2006 à La Criée et acclamé alors par le public et la critique, Parloir sauvage réinvestit les planches du Théâtre National de Marseille – La Criée jusqu’au 19 janvier 2008. Une création intimiste, drôle et angoissante parfois, mais terriblement incisive et juste. Un spectacle mené d’une main de maître par Anne-Marie et Frédéric Ortiz, tous deux explorateurs coutumiers des profondes vérités de l’humain. Immersion dans un monde méconnu, l’univers carcéral…

C’est un atelier d’écriture organisé par Anne-Marie et Frédéric Ortiz au sein de la Maison d’Arrêt des Baumettes à Marseille qui a donné naissance à ce projet théâtral pour le moins atypique et novateur. Un simple atelier devenu véritable pièce de théâtre, écrite et répétée entre les murs de la prison et ceux du Studio du Théâtre Off. Michaël Moreau et Ali Darar, ex-détenus, aujourd’hui comédiens et co-auteurs offrent plus d’authenticité, de vérité et de radicalité à un projet se voulant libérateur de parole. Car la prison est par définition un univers cloisonné où la parole est violence, moquerie, râle et plainte ou n’est pas ; laissant souvent place à la solitude.

Parloir Sauvage
donne voix à « ces oiseaux en cage » comme ils disent eux-mêmes, à ceux qui du fait de l’enfermement ne peuvent pas témoigner de cette réalité pénitentiaire. Ce quotidien où tout devient complexe et épuisant : ne pas pouvoir aller aux toilettes lorsqu’on le désire ; supporter ces odeurs et ces bruits incessants de portes, de verrous et de cris de nuit comme de jour ; résister à la promiscuité et au trop plein de temps libre qu’il faut pourtant combler ; patienter trop longtemps malgré la douleur que le médecin daigne donner un rendez-vous ; cohabiter quand nos modes de vies s’opposent… Autant d’exemples pour une réalité radicale où se côtoient la haine, la brutalité, la grossièreté et  le racisme non sans un incommensurable fond d’humanité.

Parloir-sauvage.jpg
Au fil du temps, ceux que tout oppose finissent par se ressembler, à se rejoindre au-delà des frontières de race, de coutume ou de religion. Ali, le marocain, qui se moquait de Michaël le black en le traitant de juif nègre et de macaque s’y attache finalement. Michaël, qui n’acceptait pas ce nouveau venu dans SA cellule finit par s’y confier : regret du temps où « y’avait d’la meuf », pensée émue aux mères-courage qui viennent malgré tout leur rendre visite. « On ne peut rien faire face au sourire d’une mère » confie Michaël. Ces détenus usant à outrance du verlan et des gros mots apparaissent alors sous des traits plus doux - enfantins presque -, des êtres dans les yeux desquels se dessinent la culpabilité, le manque, la solitude et la souffrance. Tout au moins, un abyssal besoin de se livrer, de partager et d’être entendu… Même si ce n’est qu’au travers d’un parloir sauvage, ces minuscules fenêtres de prison – unique lien vers le monde libre - desquels s’agitent parfois des mouchoirs et vibrent en écho des mots d’amour.

Ressentir l’emprisonnement de l’extérieur


Sans emphase dans le jeu ou la mise en scène, l’œuvre livrée ici par Anne-Marie et Frédéric Ortiz, Ali Darar et Michaël Moreau est on ne peut plus juste et à propos pour une thématique pourtant sensible. Dans leurs moments d’isolement, d’introspection et de silence, les comédiens maintiennent la distance avec le public. L’univers emmuré de la prison a envahi l’espace scénique. La frontière est invisible mais bien présente, et le public – devenu voyeur – est pris d’un léger malaise auquel se mêle un rire nerveux. Gêne de voir ce qui est habituellement tu ? Ou bien difficulté à faire abstraction du passé de ces comédiens ?

Indéniablement et quoi qu’il suscite, Parloir sauvage ne laisse pas indifférent. Les lumières particulièrement sobres viennent habilement symboliser les barreaux de la prison ou étayer, par leurs variations d’intensité, la profondeur psychologique du texte. Les bruitages (sirènes, claquements de portes, fermetures de verrous) sont en adéquation parfaite avec le texte et parviennent judicieusement à compléter une atmosphère pénitentiaire aussi véridique qu’oppressante. L’heure de spectacle s’écoule comme sa moitié pour une mise en scène résolument inspirée, pudique et limpide, où le drolatique flirte avec le colérique, la sensibilité avec la dureté. Parloir Sauvage a, une fois encore, conquis son public. Certains revenaient même pour la troisième fois. Un succès dû – en grande partie – à ces deux comédiens qui vivent plus qu’ils ne jouent. Ali et Michaël ont le naturel et l’authenticité dont seule l’expérience carcérale leur a donné le secret, et proposent de manière unique une immersion dans le sentiment d’emprisonnement - son oppression, son souffle – sans pathos et faux plaidoyer.

Muriel TANCREZ (Marseille)

Parloir sauvage
Ecriture : Michaël Moreau, Ali Darar et Anne-Marie Ortiz
Interprétation : Michaël Moreau et Ali Darar
Direction du projet : Anne-Marie Ortiz
Mise en scène : Frédéric Ortiz
Production : Théâtre Off

La Criée – Théâtre national de Marseille
30, quai de Rive Neuve 13007 Marseille 04 91 54 70 54
www.theatre-lacriee.com
information@theatre-lacriee.com
Au Petit théâtre du 9 au 19 janvier 2008
Mardi et mercredi à 19 heures ; jeudi, vendredi et samedi à 20h – relâche dimanche et lundi
Durée : 1h15
De 9€ à 21€

Photo © Théâtre Off

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