AMOURS ET DEPENDANCE
Jean Bois et son actrice de toujours, Dominique Constantin, nous entraînent dans une histoire drôle, poétique et tragique, celle d’une femme qui refuse le bonheur à partir de 18 heures.
C’était moi, c’est une fière voix d’outre-tombe qui raconte les derniers instants d’une vie rythmée par les exigences d’un amant inépuisable. C’était moi, c’était Mona, cette grande dame respectée de tous sauf de sa sœur, Mathilde, qui connaît l’identité de cet amant mystérieux s’accaparant de Mona tous les jours sans exception, à partir de 18h précises. Thomas est un homme mûr attentionné, type même de l’amoureux romantique, donc désespéré, qui doit faire face à un concurrent déjà installé. Thomas aime Mona et Mona aimerait lui rendre la pareille, mais cet amant inépuisable, l’alcool, lui vole consciencieusement une moitié de ses jours et ne lui laisse guère de temps pour le badinage.

Jean Bois, auteur, metteur en scène et interprète de Thomas et Dominique Constantin, interprète de Mona, cela remonte à loin. Cette complicité théâtrale a donné naissance à un nouveau bébé, C’était moi. Avec l’élégance qui le caractérise, Jean Bois a créé une pièce oscillant constamment entre le drame et la comédie, le drame d’un amour brisé par l’alcoolisme et la comédie de l’être humain qui pense pouvoir changer de vie comme il change de grille-pain, en réclamant au service après-vente. Dans son style à la fois poétique et finement ironique, Jean Bois rend compte de cette éternelle maladie de l’homme qui fuit le bonheur en croyant pouvoir le rattraper le lendemain.
Le kitsch de Mona
Tout est question de déni, ici. Mona nie être mortelle en repoussant une à une les possibilités de bonheur qui s’offrent à elle, et elle cache même son alcoolisme derrière une occupation imaginaire, la rédaction d’un livre. Ce déni, Milan Kundera l’a appelé le kitsch dans son ouvrage L’Insoutenable légèreté de l’être : « le kitsch exclut de son champ de vision tout ce que l’existence humaine a d’essentiellement inacceptable ». Le kitsch de Mona, c’est le voile de dignité dont elle enveloppe son alcoolisme. Le Kitsch de Mathilde, c’est ce parler banlieusard qu’elle a adopté pour tenter de faire oublier qu’elle n’était qu’une vieille bigote jalouse de sa sœur.
La réussite de cette pièce n’est pas entièrement à mettre au crédit d’une plume raffinée et piquante. Il y a aussi la mise en scène de Jean Bois qui a installé dans ce théâtre du Passage vers les étoiles une atmosphère rétro, doucement surannée, à la fois atemporelle et temporellement marquée par un « c’est trop tard » qui plane au dessus de la pièce avant même qu’elle ne débute. Dominique Constantin règne sur ce palais isolé comme Norma Desmond règne sur sa propriété dans Boulevard du crépuscule de Billy Wilder, l’alcool jouant pour Mona le même rôle que le souvenir de sa gloire passée pour l’ancienne star du muet interprétée par Gloria Swanson. Dominique Constantin est magnifique d’orgueil et de distinction, une Dame qui perd son « d » majuscule lorsqu’elle a un verre en main. Sa complicité avec Jean Bois est évidente et éclipse quelque peu les performances d’Elisabeth Maby, pourtant excellente en tailleur jacquard maquillé qui « attend simplement que [sa sœur] meure, sans aucune impatience, avec douceur », et de Rémi Préchac, le jeune homme qui va rappeler à Mona qu’elle n’est plus une jeune femme.
La fin de la pièce, quelque peu démonstrative, ne gâche pas l’impression d’avoir vécu un vrai moment de théâtre en compagnie d’acteurs lumineux et charmants.
Morgan LE MOULLAC (Paris)
C’était moi,
Texte de Jean Bois
Mise en scène de Jean Bois
Interprété par : Dominique Constantin, Jean Bois, Elizabeth Maby et Rémy Préchac
Au théâtre Le Passage vers les étoiles,
Cité Joly, 75011 Paris
Du 8 janvier au 23 février 2008 à 21h00
Réservations au 01 47 70 03 21