Festival Scènes étrangères : à la Rose des Vents de Villeneuve d’Ascq les 8 et 9 décembre 2007.
Seagull-Play (Villeneuve d’Ascq / Lille)
EXPRIMER TOUT LE THÉÂTRE
Revoici « La Mouette » de Tchekhov. Elle est prétexte à une formidable démonstration de ce qu’est l’art théâtral. Sur la trame de l’œuvre originelle, le Brésilien Enrique Diaz dépeint en actions le phénomène des possibilités d’images, d’ellipses, de transformations mentales de la réalité en la multitude de codes que la scène offre. Une prodigieuse jubilation ! De l’intrigue tchekhovienne, ne reste que le fil conducteur : des personnages en recherche d’eux-mêmes, des auteurs et des comédiens entre réussite et échec, des couples à l’affût d’un bonheur qu’ils sont incapables de réaliser. Assez pour que le spectateur suive l’intrigue, assez pour qu’il se remémore d’autres versions de cette comédie dramatique.

L’essentiel est ailleurs que dans l’anecdote et le texte initial. Il est dans la réflexion active pratiquée en vue de faire sentir au public en quoi réside l’essence du théâtre. En quoi celui-ci suscite une connivence permanente grâce à l’interaction entre la présence effective des comédiens, les artifices qui s’éloignent du réel mais s’efforcent aussi à un certain naturel, la conjonction du temps vécu au présent et celui totalement élastique d’une œuvre.
Tout est motif à explorer l’art dramatique. Parfois, ce sont les didascalies qui sont dites ou des extraits de pièces, quand ce ne sont pas des notes qui sont prises au vol. Parfois un machiniste dépose sur scène ou dans la salle des lecteurs de CD qui diffusent un décor sonore en multiphonie. Le metteur en scène vient confier pourquoi il veut des bruits de grenouille sur un monologue. Une tirade explique le travail que requiert le métier d’acteur.
Des repères se créent. Une tache de café au sol devient un lac. Deux doigts en mouvement par terre décrivent une promenade solitaire. Un veston endosse la personnalité d’un protagoniste invisible. Des accessoires apparaissent, deviennent des partenaires de jeu. Ils agrémentent ou contrastent, tel ce chou-fleur censé être mouette. Un ventilateur organise le vent à même le plateau. Un hélico télécommandé vient superviser la prestation. Une pomme de terre prend des allures de poupée vaudou. Du terreau est répandu sur les corps comme pour symboliser la fertilité des arts de scène. Une bande Velpeau résume le suicide raté. Une tomate écrasée exprime une mort sanglante. Les feuilles des dialogues et des notations finissent jetées dans des plantes. Des images vidéo s’insèrent çà ou là
Interactions : scène-salle, auteur-acteurs, passé-présent Les comédiens s’interrogent à propos de ce qu’ils jouent. Ils se refilent leurs rôles, changeant de personnages avec naturel, tout en conservant au moins un des ses attributs pour soutenir la compréhension. Un micro est posé et testé sur quelqu’un. Ils sont capables de murmurer, de crier, de se moquer, de gesticuler, de chanter, de se mettre nu, de se déguiser, de râler, de jouir. Toujours avec même conviction, identique sincérité, toujours en affirmant haut et fort qu’ils peuvent être géniaux à certains moments ou nuls à d’autres. Si bien que le public se trouve simultanément dans son fauteuil, sur la scène et au cœur des coulisses ; qu’il assiste aussi bien à la représentation qu’à sa conception.
Cela semble un joyeux désordre. Cela se révèle un formidable travail de mise en sens à la fois de l’œuvre de Tchekhov et de ce qui constitue le théâtre en tant que création et représentation du monde réel, de l’univers mental. On ne compte plus les trouvailles. Elles n’empêchent cependant pas l’émotion d’être perceptible et communicative : il s’agit bien de théâtre véritable, d’échanges forts entre les comédiens et les spectateurs mais aussi entre générations, entre époques.
Michel VOITURIER (Lille)
La Mouette (Seagull-Play)
Auteur : Anton Tchekhov (texte adapté par les comédiens et le metteur en scène)
Mise en scène : Enrique Diaz
Distribution : Lorena da Silva, Emílio de Mello, Enrique Diaz, Felipe Rocha, Gilberto Gawronski, Isabel Teixeira, Mariana Lima
Scénographie : Afonso Tostes
Vidéo : Daniela Fortes, Enrique Diaz
Musique : Lucas Marcier, Rodrigo Marçal (Arpex Studio)
Lumière : Maneco Quinderé
Costumes : Cello Siva
Direction du mouvement : Cristina Moura
Production : Emílio de Mello, Enrique Diaz
Coproduction : Temps d’Images 2007 / La Ferme du Buisson, Scène nationale de Marne-la-Vallée, en coréalisation avec le Festival d’Automne à Paris
Société productrice : Centro de Empreendimentos Artísticos Barca Ltda
Diffusion : Made in Productions
Photo © Paulo Lacerda