LIBERTÉ TROMPEUSE
« Jouissez ! » fut l’injonction emblématique de mai 68 et le symbole d’une invitation à la liberté sexuelle. Vu par le regard du cinéaste Jean Eustache, cet état des mœurs affectives et sexuelles de l’époque donnera naissance, quelques années plus tard, au film La Maman et la Putain. Olivier Rey s’empare aujourd’hui de ce succès cinématographique, en révèle la dimension contemporaine et théâtrale. Alexandre est un jeune homme oisif qui partage son temps entre Gisèle, l’ex qu’il tente de reconquérir, Marie, la femme avec qui il vit et Véronika, l’infirmière qu’il vient tout juste de rencontrer : trois figures de la femme fantasmée et idéale à la fois mère, épouse et putain. Dans une société en pleine redéfinition, Alexandre oscille entre attitude réactionnaire et mélancolique résignation. Un combat intérieur inscrit dans une époque permissive, dans une mutation des rapports amoureux, dont nous sommes sans aucun doute les héritiers. Réactualisant quelque peu le contexte, Olivier Rey réussit à nous transmettre l’idée de Jean Eustache d’un déclin des utopies soixante-huitardes, tout en nous parlant au présent.
L’amer goût du désespoir
Olivier Rey nous pousse dans le précipice de l’œuvre avant même de commencer sa pièce. Personnages fumant ou dormant, dans l’atmosphère silencieuse d’une chambre en désordre, nous sont livrés dès l’entrée dans la salle. Puis tout s’éteint, le rideau se ferme et l’histoire se construit dans différentes ambiances nocturnes jusqu’au retour de l’image initiale. Eclairée par l’ensemble de la pièce, cette peinture de la luxure se dote à terme d’un amer goût de désespoir. Le metteur en scène a soigneusement sélectionné et agencé les passages du film dans une succession de séquences pimentées, imprégnées par divers paysages musicaux. Ici, pas de trompe l’œil mais un théâtre brut avec changement de décors à vue se mêlant au discours théâtral. Le texte de l’auteur sort délibérément du cadre scénique et s’adresse à qui voudra bien l’entendre, interpellant et incluant tour à tour personnages, régisseurs ou spectateurs à l’action dramatique.
Avec un début presque sur-joué, La Maman et la Putain d’Olivier Rey gagne sans tarder en intensité pour exploser lors du monologue final de Véronika, où l’émotion s’empare littéralement de nous. Des paroles crues et acerbes à la hauteur de la blessure du personnage nous prennent aux tripes sans crier gare, nous frappent de leur triste lucidité. L’interprétation admirable des comédiens nous emmène d’un tragique qui fait sourire à la profondeur du désespoir de jeunes anéantis par une révolution faussement libertaire. Un très bel écho théâtral au film de Jean Eustache.
Anne CARRON (Lyon)
La Maman et la Putain, de Jean Eustache
Mise en scène d’Olivier Rey
Avec Carl Miclet ou Sylvain Bolle-Reddat, Mahaut d’Arthuys, Marianne Pommier et Magali Bonat
Son et Lumières, Emmanuelle Robin
Costumes, Nadège Joannès
Du 27 novembre au 6 décembre et du 11 au 21 décembre 2007, au Théâtre les Ateliers,
5 rue Petit David 69002 Lyon
Tél : 04 78 37 46 30 / www.theatrelesateliers-lyon.com
Photo © Johann Trompat