Overblog Tous les blogs Top blogs Économie, Finance & Droit Tous les blogs Économie, Finance & Droit
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Le Magazine du Théâtre européen et en Europe - Le Quotidien du Festival d'Avignon In et Off depuis 2003.

Publicité

Bobby Fischer vit à Pasadena (Marseille)

LAVER SON LINGE EN FAMILLE

Du 9 au 18 novembre, La Criée – Théâtre national de Marseille – offre à ses spectateurs une reprise de Bobby Fischer vit à Pasadena qui avait reçu un excellent accueil du public et de la presse lors de sa création en 2006. Une pièce en forme de huit clos familial où humour noir et désespoir se courtisent pour atteindre un réalisme dérangeant...


L'histoire prend racine à la fin des années 80, le temps d'une nuit, au sein d'une famille bourgeoise où les fonctions sociales vacillent et où le dialogue est rompu. Tout le monde se parle mais personne ne s'entend, ne s'écoute. Seule la mère – Gunnel - semble garder encore un espoir pour cette famille en perdition.

Bobby-Fischer---credit--sandra-ecochard.JPG
Au sortir d'une soirée en famille au théâtre, celle-ci parvient, non sans mal, à convaincre sa fille – Ellen – de venir continuer la soirée dans la maison familiale où le frère – Tomas – vit encore. Une invitation à communiquer, à rompre ces silences si pesants, source de malaises indescriptibles. Briser la glace des rancunes tues et recréer du lien par la parole. Mais dans Bobby Fischer, la parole est tout sauf salvatrice. En lieu et place de catharsis, elle se mue en véritable violence contre soi, les siens et la société. Elle libère celui qui parle et emprisonne celui qui écoute car les mots sont durs, puis « Il faut bien être un peu sale pour avoir envie de se laver » précise Ellen. Sale de ses erreurs, de ses errances, de ses délaissements et de ses échecs.

Un théâtre en forme de jeu d'échecs

Un roi, une reine, un fou et une tour...Quatre personnages pour quatre pions. Quatre pantins désarticulés qui tentent d'avancer sur le fil tendu de la vie, quatre êtres au bord du vacillement : Carl – le père – chef d'entreprise préoccupé par les menaces de la concurrence internationale. Gunnel – la mère – ex comédienne qui semble ne pas être sortie d'un dernier rôle et joue sa vie au lieu de la vivre. Ellen – la fille – ne se remet pas de la mort de sa propre fille et noie sa tristesse dans l'alcool. Tomas – le fils – visiblement autiste, schisophrène et souffrant de T.O.C., dont on ne sait pas s'il feint la maladie pour ne pas devenir réellement fou dans un tel chaos. Quatre personnages enfermés dans une partie d'échecs où la figure de Bobby Fischer domine.

Bobby Fischer, ce génie précoce des échecs qui a mis fin à la domination historique des russes dans cette discipline. Cet américain caractériel et « borderline » qui impose, aujourd'hui encore, sa volonté au monde à travers la pratique des échecs. Ce joueur génial qui est allé affronter Boris Sapassky en 1992 en Yougoslavie malgré un embargo américain. Dans leur mal-être respectif, ce quatuor ressemble à Bobby dans son absolutisme, ses tourments et ses emportements. Bobby Fischer vit à Pasadena est la transposition dans un antre familial de l'individualisme de nos sociétés. Il stigmatise violemment ce que le quotidien a de plus brutal, une sorte de regard posé sur ce que l'auteur – Lars Noren – nomme « ce voile sombre, à présent tombé sur toute chose dans la société ». Une pièce où l'échec personnel et social vient rompre sans ménagement l'image douce et confortable du cocon familial. Une violence accrue par une mise en scène sobre, épurée où seul l'être et ses névroses occupent l'espace.

Un réalisme à la David Lynch

Déchirements, tourments, colères, dégoût et rancunes côtoient espoir, amour et farouche volonté de vivre. Ces êtres se déchirent autant qu'ils s'aiment. C'est un théâtre psychologique, sociologique qui met en scène des personnages aux traits si réalistes, aux paradoxes si humains. Un véritable univers à la David Lynch où le théâtre devient un miroir intime et désenchanté. Un face à face d'êtres, étrangers bien que filialement liés, où le public – devenu à son insu spectateur voyeur -  retrouve ses propres démons. Bobby Fischer, c'est une confrontation perturbante, dérangeante à sa propre réalité. Une pièce de théâtre où l'on se frotte à « l'écriture crépusculaire de Lars Noren où les étoiles se dévoilent au bord du vide ». Avec Noren, la brutalité du quotidien donne le vertige et la vie semble tout à coup si fragile. L'angoisse est latente et la respiration en saccade dans un théâtre qui se joue de lui pour témoigner – sous un trait d'humour noir – des déflagrations de l'existence. « Ils disent qu'il faut toucher le fond. Mais il est où ? Il n'y a pas de fond ! » s'écrie Ellen, désespérée. Bobby Fischer vit à Pasadena émeut ou rend hilare. Quoi qu'il en soit, il dérange! L'émotion comme emphase ou le rire comme fuite.

Un “brainstorming” familial sobrement mis en scène par Renaud Marie Leblanc et interprété avec brio par une distribution hors pair. Un spectacle à voir ou revoir, où l'on touche le fond pour – une fois le malaise dissipé – mieux remonter !

Muriel TANCREZ (Marseille)


Bobby Fischer vit à Pasadena (Paris) de Lars Noren (l'Arche Editeur). Traduction : Amélie Berg.

Distribution:   Ellen : Roxane Borgna; Carl : Thierry Bosc; Gunnel : Coco Felgeirolles ; Tomas : Julien Silvéréano.
Mise en scène : Relaud Marie Leblanc
Scénographie : Nathalie Roubaud
Costumes : Julien Silvéréano
Lumière : Erwann Collet
Assistante mise en scène : Josiane Ferrara

Jusqu'au 18 novembre au Théâtre de La Criée à Marseille, puis en tournée en région PACA et du 29 novembre au 7 décembre 2007 au Théâtre Grammont à Montpellier (renseignements au 0467643290)

Photo © Sandra Ecochard.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article