DE LA PHILOSOPHIE SUR UN PLATEAU Gageure assurément que de transposer sur scène le célèbre traité de Descartes. Mais les gaillards de la troupe québécoise du Sous-marin jaune n’en sont pas à leur coup d’essai. Ils s’en sont déjà pris à la Bible avec un bonheur certain. Et cette fois encore, le défi est réussi dans une bonne humeur compatible avec le sérieux. Les marionnettes permettent toutes les fantaisies. Dans ce cas-ci, les protagonistes sont de tous bords : à tringle, à fil, à gaine, en silhouettes d’ombres chinoises, en pantins articulés… Ils évoluent dans un espace réalisé à partir de boîtes en carton qui se modulent en éléments de décors mouvants et dynamisent le plateau.

Le pari d’Antoine Laprise et de son équipe est multiforme. Il est de dresser un panorama succinct de la philosophie de Platon à Descartes, en en condensant les diverses doctrines. Il se poursuit avec une plongée plutôt copieuse au cœur des théories cartésiennes. Il s’étoffe dramatiquement par l’exploration de la biographie du bonhomme via des anecdotes successives (de son enfance maladive à sa rencontre avec la reine de Suède et à son agonie, en n’éludant ni ses manies, ni même ses ébats amoureux). Il tisse des liens avec notre époque par le biais d’anachronismes savoureux liés aux médias ou à l’actualité.
Et puis surtout, ce pari s’avère une excellente visite dans ce qui constitue l’essence même du théâtre. Le rapport des manipulateurs avec leurs marionnettes, des manipulateurs entre eux constitue une mise en abyme continue. Parfois, tandis qu’ils donnent leurs gestes et leurs voix aux personnages, on les voit devenir alternativement interprètes incarnés ou narrateurs détachés; parfois ils redeviennent Laprise, Laroche, Tremblay (à la diction par moments approximative) ou Marier et s’interpellent en tant que comédiens ayant leur propre existence réelle. De leurs côtés, accessoires et éclairages créent des lieux suggérés, surgis d’artifices sans perdre leur magie suggestive.
L’humour n’entrave en rien le sérieux du contenu qui est de nous rappeler qu’il y a des règles de raison et de morale à développer et à assumer. Qu’il est indispensable de douter pour progresser. Le tout ponctué par la verve du Loup Bleu ainsi que par des scènes très fortes comme l’écroulement du mur des philosophies, la tendresse du penseur pour sa fille, l’apprentissage de l’anatomie par la vivisection, l’agonie de Descartes, les parodies de débats télévisés et de dialogues par GSM sans oublier celle des tragédies de Corneille. Un juste équilibre entre élitisme intellectuel et comédie légère qui gomme le préjugé de la philo rébarbative.
Michel VOITURIER (Bruxelles)
Le Discours de la méthode Texte : René Descartes adapté par Loup Bleu et Isabelle Larivière
Mise en scène : Antoine Laprise
Distribution : Jacques Laroche, Dominique Marier, Guy Daniel Tremblay, Antoine Laprise
Scénographie : Éric Pfalzgraf
Marionnettes : Claudia Gendreau, Julie Morel
Éclairages : Christian Fontaine
Décor sonore : Ludovic Bonnier
Au Palais des Beaux-Arts de Charleroi les 28 et 29 octobre
Production : Le Sous-Marin jaune
En tournée en Belgique : à Péruwelz les 6-7 novembre ; à Chapelle le 9 ; à Tournai les 12 et 13 ; à Binche le 17 ; le 21 à Comines.
En tournée au Québec : à Montréal du 29 novembre au 15 décembre ; à St-Léonard le 20 janvier 2008; à Montréal-Nord le 24 ; à Ville Lasalle le 27 ; à Baie du Febvre le 2 février ; à Jonquière le 9.
Photo © Jean-François Landry