De la Haute-Autriche de Thomas Bernhard au plat pays du "tg Stan" au KVS : petit racisme ordinaire dans toutes les langues. C'est d'après les "Dramuscules" du dramaturge autrichien Thomas Bernhard que la "Compagnie d'acteurs" anversoise "tg Stan" avait présenté un spectacle en néerlandais, en février 2005 au Kaaitheater, sous le titre général "Redde wie zich redden kan" geen slechte titel". C'est maintenant en français "direct" que jouent ces mêmes comédiens, Jolente De Keermaeker, Sara De Roo et Damiaan De Schrijver, pour la première fois au KV Box de Bruxelles, sous le titre "Sauve qui peut, pas mal comme titre", sur base d'une traduction de Claude Porcell. Particularités de ce collectif : pas de metteur en scène (un acteur est porteur de projet) spectacles en plusieurs versions de langue, échanges, partenariats avec d'autres compagnies, voyages.
Convictions, bonne conscience et stabilité précaires Ces trois comédiens remarquables - et du reste déjà remarqués par les spectateurs francophones avec un "Poquelin" pas ordinaire revisitant quelques grands moments de l'œuvre du célèbre auteur français - donnent ici leur vision, comme toujours très personnelle et décontractée, comme "improvisée rien que pour nous", de cinq des "Dramuscules" de Thomas Bernhard : "Glaces", "Un Mort, "Match", Acquittement" et "Le Mois de Marie".
Les acteurs apportent un phrasé particulier qui donne un autre éclairage aux mots prononcés et leur humour pince-sans-rire fait ressortir de manière encore plus percutante celui, très noir, de l'auteur autrichien. Sous des apparences anodines, c'est toute l'horreur du racisme qui transparaît ; comme transpire la haine à travers les riches habits, le champagne des petits bourgeois cossus, les croyances et les coutumes populaires. On serait presque tentés de plaindre ces beaufs qui se répandent en des sortes d'incantations par le truchement de l'écriture bernhardienne volontairement répétitive, obsessionnelle, à la façon de gosses qui se répéteraient une comptine pour conjurer leur peur du noir. Mais à travers les petites histoires que les commères se racontent, les rumeurs qui se propagent, on voit s'étaler devant nous : indifférence, hypocrisie, égoïsme, sécheresse de cœur, étroitesse d'esprit comme frustrations, rancoeurs, solitudes, peur de l'Autre…On voit poindre les fascismes, national-Socialisme, Front National, Vlaams Belang…
Un grand lustre de cristal étincelle. Un personnage d'apparence cossue fume un gros cigare en nous dévisageant puis il fait tout à coup s'effondrer une immense bâche sur la scène. Ensuite, le décor se plantera au fur et à mesure des tableaux, par ce même personnage paraissant chercher sous des décombres les restes d'une grandeur passée. Les nombreux changements de costumes – costumes hétéroclites dus à Inge Büscher et Filip Eyckmans - se feront également à vue, avec grand soin, pour souligner l'importance de la recherche d'artifices, le besoin de "couverture sociale"digne. Et les interprètes salueront fièrement le public après chaque petite pièce, comme pour revendiquer hautement leurs propos, se les faire applaudir. Mais les costumes présentent quelques défauts, çà et là, sont mis à l'envers, ont des agencements bizarres, le champagne s'écoule des verres car la table est de guingois et les respectables personnes, elles-mêmes, souvent juchées sur des talons vertigineux sont instables ou vacillent sur une planche en équilibre précaire…
Allons, tout cela ne serait bâti que sur du provisoire, du sable, sur des sables mouvants ? Selon les tempéraments, on pourra y voir un espoir parmi les éructions des messages haineux ou au contraire, faire le constat de l'éternelle résurgence, malgré l'ensevelissement, du "Vieux Mal"…
Suzane VANINA (Bruxelles)
Collectif "tg STAN" en coproduction avec KVS/Théâtre National/Théâtre de la Bastille et Festival d'automne – du 17 au 19.10.2007 KV Box/Bruxelles – 11.12 au 22.12 et du 08.01 au 20.01.2008 Théâtre de la Bastille/Paris – ensuite tournée jusqu'en mars 2008 : Toulouse, Aix-en-Provence, Lyon, Strasbourg, Genève…
Crédit photo © Herman Sorgeloos