DES GÉNÉRATIONS DE HÉROS
Dans la tragédie de Racine, Astyanax, fils d’Andromaque et de feu Hector, est un personnage invisible. À la fin des années 90, Martinelli l’avait fait apparaître au milieu d’un champ de sable rougi par le sang des guerres. Aujourd’hui, Declan Donnelann lui donne un rôle véritable, transformant Pyrrhus en ce père adoptif tel que Roland Barthes l’avait décrit. Pour décor, des chaises alignées et des éclairages diversifiés. Pour costumes, des uniformes militaires et sombres, taillés dans une grisaille de fin de conflit au cœur d’un territoire où la paix n’a pas encore été entérinée par un traité, où l’austérité reste de mise. Pour parti pris vocal, une façon de moduler les alexandrins qui gomme ce que leur musique répétitive risquait d’avoir de monotone. Les rythmes de leur diction amènent à les scander, à les découper en syntagmes successifs, à les accommoder à un phrasé proche de celui de tous les jours, sans néanmoins les dénaturer. De quoi rajeunir les interprétations traditionnelles de la fureur d’Hermione et de la folie d’Oreste.

L’espace est devenu l’aire d’une partie jouée par poseurs de pions sur un échiquier politique et humain. Un échiquier sur lequel tout demeure dans la présence et au présent, quoi qu’il se passe. Les protagonistes se croisent sans se voir chaque fois qu’ils sont sensés être ailleurs que dans la séquence interprétée. Comme s’ils étaient dans les pensées de ceux qui parlent. Comme si ceux qui entendent imaginaient les raisonnements de ceux qui se trouvent en d’autres lieux qu’eux. Voilà qui met à jour des liens étonnants entre les personnages raciniens, leur passé, leurs motivations.
Le corps comme signifiant pour l’âme La gestuelle adoptée s’avère décalée. Les mains ont reçu une attention particulière du metteur en scène. L’expressivité des doigts, pointés, écartés, contractés, agités, traduit des bouleversements intérieurs. La raideur des attitudes inscrit la contrainte en tant que facteur idéologique d’une région en état d’instabilité, en susceptibilité permanente avec voisins et ex-alliés. Par contre, les moments de déchaînement corporel marquent clairement l’opposition des désirs face au climat oppressif. Cette conception alliée à des occupations très géométriques du plateau renforce le poids non dit des réactions de l’entourage des personnages, dont on perçoit mieux l’influence qu’il exerce sur les maîtres ou les employeurs.
La version de Donnelann renouvelle l’approche scénique d’ « Andromaque ». Quasi muet à part la reprise de quelques vers récités comme une leçon apprise aux adultes, le jeu d’Astyanax ne cesse de multiplier les contacts physiques avec sa mère et son futur beau-père. Ces derniers, de même qu’Oreste ou Hermione, voient dès lors mise en valeur leur propre filiation avec les héros de la guerre de Troie, replaçant la tragédie dans l’inéluctable de la lignée familiale et tribale.
Michel VOITURIER (Lille)
Andromaque Texte : Racine
Mise en scène : Declan Donnellan
Distribution : Xavier Boiffier, Vincent de Bouard, Camille Cayol, Dominique Charpentier, Romain Cottard, Christophe Grégoire, Camille Japy, Sylvain Levitte, Anne Rotger
Scénographie et costumes : Nick Ormerod
Lumières : Judith Greenwood
Chorégraphie : Jane Gibson
Production : Théâtre des Bouffes du Nord / Théâtre du Nord
Au Théâtre du Nord à Lille jusqu’au 12 octobre. (www.theatredunord.fr)
En tournée : aux Bouffes du Nord (Paris) du 6 novembre au 8 décembre 2007 ; à Bordeaux - du 16 au 20 octobre ; à Marseille du 12 au 15 décembre 2007 ; à Brétigny les 11 et 12 janvier 2008 ; à Louviers du 15 au 19 janvier ; à Caen du 23 au 25 janvier ; à Grenoble du 5 au 9 février ; à Cergy du 13 au 15 février ; à Genève du 18 au 23 février ; à Blois les 26 et 27 février ; à Petit Quevilly les 4 et 5 mars ; à Béziers - le 8 mars ; à Bruxelles du 11 au 13 mars ; à Namur les 14 et 15 mars ; à Douai - le 18 mars ; à Gap les 21 et 22 mars.